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Notre société de consommation
22 juillet 2010 par Jean-Claude St-Louis


Nous vivons dans une société de consommation où la vie de chaque être humain est conditionnée en fonction du rendement et du profit. Comme le mentionnait le psychanalyste et philosophe Erich Fromm, dans son livre, De la désobéissance : « Nous avons l’abondance, mais nous n’avons pas la joie de vivre. Nous sommes plus riches, mais nous sommes moins libres. Nous consommons davantage, mais nous sommes plus vides. Nous avons beaucoup, mais nous sommes peu ».

Un besoin fondamental de tout être humain est celui de bien saisir la réalité, c’est-à-dire de se représenter nettement les choses, les êtres vivants et le monde qui l’entoure. Mais dans la vie de tous les jours, l’acquisition de cette conscience n’est pas chose facile ; elle ne se fait pas automatiquement. Il faut donc apprendre à faire des choix, à affronter des défis, à essuyer des refus, à subir des échecs, etc. Cette prise de conscience entraîne inévitablement un sentiment d’insécurité.

Or, l’être humain, à travers son désir de sécurité, en vient à chérir sa propre dépendance, surtout si elle est rendue facile par un certain confort matériel. Pour se sentir en sécurité avec lui-même et avec les autres, l’être humain accepte donc de mettre de côté son esprit critique, son potentiel d’amour, d’empathie et de partage. Il accepte d’être dans un état de soumission, de dépendance et d’infantilisme, que requiert la société de consommation dans laquelle il vit. En d’autres termes, il consent à se conformer aux valeurs de propriété, de consommation et de réussite que lui impose la société moderne.

Considérant le fait que le système capitaliste est orienté en fonction du rendement et du profit, on constate que l’organisation de la vie incite l’être humain à se considérer comme un objet. En effet, c’est le rôle économique et social qui définit, aujourd’hui, et d’une façon exclusive, l’être humain. Dans un tel contexte, l’objectif principal consiste à se vendre avec succès. L’être humain ne se sent pas comme un être doué de qualités qui lui sont propres. Il ne se sent pas animé d’une vie intérieure et ne se perçoit pas comme un être réel, capable d’aimer, de douter, etc. Sous l’influence du système économique, l’être humain se perçoit sous un angle abstrait. Il s’éprouve lui-même comme une abstraction, c’est-à-dire comme une donnée quantifiable : je pratique tel métier, je travaille tant d’heures, je mérite tel salaire, etc.

Cette façon de penser fait en sorte que l’être humain a de plus en plus tendance à s’évaluer d’après sa réussite sociale. De nos jours, tout est affaire d’investissement et de rentabilité. L’effort fourni doit générer le meilleur profit possible. Les grandes valeurs, comme la bonté, la solidarité, l’empathie, le partage, etc. ne sont pas recherchées pour elles-mêmes ; elles sont perçues comme des marchandises, des biens propres à augmenter sa propre valeur. Aujourd’hui, le prix des biens et services est fixé uniquement en fonction de la loi de l’offre et la demande. L’orientation de caractère "marketing" s’applique aussi à l’être humain qui ne se voit plus que comme une commodité dont la valeur est marchande.

En conséquence, l’objectif primordial de l’être humain possédant un caractère "marketing" est celui d’offrir le maximum d’efficacité dans sa spécialité. Il fonctionne d’une manière essentiellement froide et cérébrale, négligeant les aspects affectifs de la vie. Il devient incapable d’attachement affectif authentique. Il calcule trop pour pouvoir aimer véritablement. Son but principal n’est pas d’aimer, de partager, mais celui de se vendre au plus offrant, soit de s’échanger sur le marché du travail, contre la plus forte rémunération ou le statut le plus élevé.

Dans notre société industrialisée, l’être humain perd le sens de son identité. En se voyant approuvé, utile, estimable, bref, en se considérant comme un produit commercial, l’être humain ne réussit à se donner une identité que dans la mesure où il est semblable aux autres ; que dans la mesure où il ne se démarque d’aucune façon de la "normalité". L’être humain doit s’intégrer dans un monde de clichés, d’apparences, de conventions, etc. pour que ce monde lui octroie un statut. Il doit consentir à se nourrir d’artifices, à vivre superficiellement, à orienter sa vie en fonction de l’appât du gain, de l’accumulation de biens, de la consommation de loisirs à la mode, etc. En atteignant un tel niveau de conformisme, l’être humain handicape la possibilité de développer sa personnalité d’une façon originale et constructive.

De nos jours, les rapports qu’entretient l’être humain avec lui-même et avec les autres, indique clairement que la possession de biens constitue le but suprême de la vie. Puisque ce mode d’existence alimente la culture occidentale, nous trouvons normal que notre relation au monde s’établisse exclusivement selon des critères de possession et de propriété. Nous avons donc tendance à nous définir à partir de ce que nous avons : Je suis ce que j’ai ! L’ensemble de mes possessions constitue mon identité. Cette tendance, de plus en plus répandue, fait en sorte que l’être humain oriente sa vie de façon à accumuler le plus de biens possibles. Ayant peu confiance dans le monde extérieur, l’être humain se construit une forteresse dans laquelle il entasse les acquisitions de toutes sortes. Cette avidité se reflète également en ce qui concerne ses pensées et ses sentiments.

Dans ses relations amoureuses, l’être humain, ce nouveau produit de consommation, a tendance à considérer l’être aimé comme une possession. L’intimité dans la relation lui apparaît menaçante. Il veut donc posséder l’autre pour se sentir en sécurité. Cet être humain a beaucoup de connaissances, mais il est incapable d’un sentiment profond. Il est ordonné, propre, efficace, mais d’une façon compulsive. Ce sens aigu de l’ordre, l’amène à placer les autres selon un ordre strict : le sien. Cela lui procure un sentiment de sécurité face au monde extérieur. Si chaque être humain ou si chaque chose, est bien à sa place, il a l’impression de maîtriser le monde extérieur si inquiétant. Fonder son existence sur la possession peut s’avérer rassurant et menaçant tout à la fois.

En effet, les gens et les biens que l’être humain possède sont autour de lui ; leur présence lui assure une tranquillité d’esprit : ma voiture de l’année est garée dans l’entrée de mon bungalow, mes enfants sont bien nourris, bien habillés et ils dorment en paix ; mon conjoint ou ma conjointe est à mes côtés, assis sur mon divan neuf en cuir véritable, nous regardons la télé sur mon écran géant à haute définition, etc. Mais, parce que je peux perdre ce que je possède, je suis tracassé en permanence. J’ai peur des voleurs, des crises économiques, des révolutions, de la maladie, de la mort et j’ai aussi peur de l’amour, de la liberté, du changement, de l’inconnu. Je suis perpétuellement inquiet et je souffre d’une peur chronique de perdre mes acquis. Je reste sur mes gardes ; je suis dur, soupçonneux, solitaire, arrogant. Et je me laisse entraîner dans le besoin d’avoir toujours plus pour être mieux protégé.

Le monde de possession est associé au monde de l’insécurité et de l’angoisse. L’être humain éprouve un tel besoin de posséder qu’il en arrive à envier ceux qui possèdent plus que lui. Cette préoccupation entraîne une insatisfaction permanente. Or, ce n’est pas en obéissant au principe d’acquisition et de consommation de biens, de services et de personnes que l’être humain parvient à combler son vide intérieur, sa solitude et son ennui. Orienter uniquement son existence en fonction de la possession, c’est s’inscrire dans des relations mortes vis-à-vis les gens et les choses. Un être humain en arrive à tout quantifier par rapport à ce que ça peut rapporter. Il ne peut admirer un arbre, la faune, la mer, sans penser à ce que ça pourrait rapporter en bois de chauffage, en viande, en poissons et fruits de mer, etc.

C’est seulement en allant à la découverte de lui-même et en participant à la construction de son intégrité personnelle, que l’être humain parvient à être attentif et intéressé aux autres. Il fait l’expérience de la fraternité universelle. Ainsi, les autres ne lui apparaissent pas comme une menace à son identité et à sa sécurité. Cette façon d’agir correspond véritablement à son besoin de s’épanouir pleinement en réalisant toutes ses potentialités. Il parvient à découvrir l’essence même de son humanité : l’autonomie ! Il devient créatif, c’est-à-dire qu’il pense et sent les choses par lui-même. Il oriente sa vie en fonction de valeurs autres que celles du gain et de l’acquisition de toutes sortes de gadgets que lui propose la société de consommation. Bref, il évite de devenir lui-même un objet de consommation.

***

Sources :

Cuerrier, Jacques, L’être humain, Panorama de quelques grandes conceptions de l’homme. Éditions McGraw-Hill, 1990

Fromm, Erich. Avoir ou être : un choix dont dépend l’avenir de l’homme. Paris : Laffont, 1990, c1978.

Fromm, Erich. De la désobéissance et autres essais. Paris : Laffont, 1982.

Fromm, Erich. Société aliénée et société saine : du capitalisme au socialisme humaniste. Psychanalyse de la société contemporaine. Paris : Courrier du Livre, 1967.




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