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J’avais pas su quoi répondre

mercredi 5 septembre 2012, par Jean-Louis Millet

C’est un de ses trucs ça.
Souvent il disait aussi qu’avec la mort c’était comme avec la sénilité, qu’il valait mieux choisir son heure plutôt que de se laisser surprendre. Et là, il est parti. A cinq minutes en voiture de la ville. Il est parti se noyer dans l’œil tout blanc du soleil qui brillait à la surface du lac…

Enfin ce que je vous dis là, c’est la fin…

Avant, il y avait eu l’enfance aux yeux écarquillés mais à la volonté trop précoce d’atteindre l’âge d’homme pour s’évader du long veuvage de sa mère. Il voyageait alors dans la vie comme dans une sorte de rêve éveillé. Ses yeux ne retenaient que le beau perçu dans les gens, les choses ou les sensations. "Aimez-vous les uns les autres…" Il était un peu dans cette douce naïveté. A l’adolescence, il avait même caressé l’idée de devenir prêtre. Ceux qu’il connaissait – les seuls hommes de son univers d’enfant différent - lui paraissaient des sortes de héros pourfendeurs du mal et défenseurs de la veuve et de l’orphelin. Ça collait pile à son schéma, à son environnement aussi. Enfin, faut dire que c’est plutôt ça qui l’avait conduit à sa vision du monde. Il adorait la vie et vivait dans le quotidien de la mort. Aussi loin qu’il se souvenait, il se voyait dans un immense cimetière pour des visites à une tombe de béton gris. Surtout ce qu’il revoyait c’était cette forêt de croix de bois de ciment de marbre bien plus hautes que lui avec leurs incrustations de petites photos sépia de femmes d’hommes et d’enfants… ça, et les fleurs. Comme une antichambre de l’après promis pour ceux qui seraient toujours bien gentils et qui accomplirait sans jamais rechigner leurs devoirs d’état. Travail, Famille, Patrie. Promis juré. Roulements de tambours, fermez l’ban.

Et puis l’école – les autres -, la vie sociale comme on dit. Les murs de son isoloir se sont fendillés avant de s’écrouler avec fracas le jour où il avait fini par accepter que le système n’était fondé que sur un putain de mensonge. Que depuis le début on lui avait menti… le père Noël, les cloches à Pâques, la p’tite souris, c’était rien à côté. Que le système ne tenait dans son équilibre précaire que par le mal ; que l’homme avec son intelligence revendiquée n’était pas autre chose que le pire des animaux et que les adultes avaient, devant leurs yeux égoïstes, de nouvelles vessies en place de lanternes, la Démocratie et ses bulletins de votes, la Consommation de masse, la Communication tout autant de masse, la Bourse pour tous… Tout n’était que structures empilées voire fusionnées afin d’asseoir des pouvoirs…au seul profit du pouvoir de l’argent.

Des pouvoirs qui vivaient entre eux, aussi loin que possible du réel, qui ne voulaient parler qu’entre eux, aussi loin que possible des oreilles de la piétaille du commun, de tous les communs avant de les arroser d’abondance de leurs sentences Donc, on était tous égaux mais il en avait de plus égo que d’autres comme dirait plus tard Coluche. ( il nous manque c’gars là en politique. Qu’est-ce qu’il leur mettait…)

Assez vite il se rendit compte que vouloir faire bouger les choses en grand était une idée dingue, une illusion sournoise car toutes les tentatives de ce genre finissaient toujours en nouvelles structures, nouveaux pouvoirs tout aussi pourrissables par le fric que les précédents. A ce sujet, il avait quelques remords qui traînaient dans les placards de sa mémoire…nul n’est parfait !

Enfin j’détaille pas, vous voyez bien ce que je veux dire.

Il détesta les mercenaires du présent comme il disait en parlant de ceux qui, bien installés dans leurs petits quotidiens, agissent toujours afin que rien ne bouge, que tout reste exactement à sa place et que surtout leurs petites vies ne soient pas troublées.

Mais il refusait d’en rester là, de s’avouer vaincu. Alors il a regardé autour de lui et vu là, "à ses pieds", enfin je veux dire à sa portée, des choses insultantes, immondes, insoutenables avec toujours le même résultat de femmes et d’hommes bafoués, broyés, sacrifiés, humiliés. Il a plongé et s’est battu à leurs côtés, devant eux même parfois,comme qui dirait curé laïc, pendant des années, jusqu’à l’usure d’une immense fatigue, jusqu’aux larmes aussi, lorsqu’il s’est senti rejeté par ceux qu’il accompagnait sur ce chemin de Sisyphe depuis si longtemps.
Même là…Merde, là !

Alors il s’était retiré du flux, il a tout plaqué, il s’est volatilisé pour se replier ici dans ce trou sur une vie minimale. Une balade au lac ou un tour des p’tits zincs du coin certains jours histoire de vérifier que sa vieille caisse roulait encore. Sinon ?

Sa bicoque un brin troglodytique, odeur d’encens,
ses livres –- ses murs en étaient tapissés ; ses préférés restaient l’Etranger, Septentrion et Thérèse et Isabelle ; quelques marginaux poètes inconnus qu’il avait fréquenté dans sa vie d’avant le touchaient aussi beaucoup — ,
son stylo et sa ramette de papier,
sa peinture – des trucs sur du papier à cigarette grande taille avec plein d’noir, des encres qu’il disait -,
parfois un requiem vinyle sur sa vieille platine – Brahms, Mozart, Penderecki – ou bien l’Dylan des débuts,
et puis contempler – passionné impassible - son arbres en pot un "pentaphylla" qui avait au moins son âge qu’il disait - et un hérisson qui s’était installé là sous un tas d’vieux bois tout à côté
et puis aussi caresser quelques bouteilles par-ci par-là dans la journée. Du blanc, sec.

Ça, il aimait bien le blanc sec. J’peux témoigner. Et j’peux dire en plus que l’sauvignon avait toutes ses faveurs et sa ferveur aussi ! surtout celui de Sologne – pouilleuse la Sologne, autour de Chitenay… vous connaissez pas ? ben pour vous situer disons que dans la banlieue de ce bourg y’a un p’tit bled avec un château qui s’appelle Cheverny, bref – donc surtout le blanc sec de Sologne pouilleuse, rapport à son quasi grand-père qu’avait passé sa vie là-bas à en faire de tonnes en foudres, et d’en boire de canons en fillettes, alors forcément c’était un peu comme son p’tit lait maternelle. Lui…il en rigolait d’ailleurs de voir comment aujourd’hui on montrait du doigt ceux qui continuaient à préférer le vin à cette saloperie de coca…
C’est rien d’mal que d’dire tout ça non ? C’est qu’la vérité, vraie, comme il l’aimait ! Ça oui !
Bon, faut s’bouger un peu maintenant… attendez, juste un petit avant de continuer, ça donne soif de raconter…merci, vous êtes sympa. Donc…

en face chez moi restait une vieille – bien vingt ans de plus que lui - qui habitait donc à côté de chez lui, une petite baraque qui se décrépissait lentement, comme elle, comme lui, comme moi par le fait. Elle se passionnait pour les roses. C’était tout ce qu’elle faisait dans son terrain. Chaque année elle disait qu’elle allait tenter quelques boutures qui tout aussi régulièrement prenaient bien. Elle avait ainsi rempli son espace d’une centaine de rosiers, tous les mêmes… du rose pâle de haut en bas du jardin. Chaque printemps, chaque été il coupait l’herbe quatre ou cinq fois pour dégager ses fleurs afin qu’elle puisse en profiter lorsqu’elle s’installait pour la sieste sur son fauteuil sous un vieil appentis de bois bancal monté face à ses préférées. Lors de ces interventions ils arrivaient bien à échanger trois ou quatre mots. Guère plus que ce qu’on se disait quand on se croisait lui et moi.

Enfin pour lui et moi, c’est pas tout à fait vrai, parce que certains jours, à l’abri chez l’un ou l’autre on envisageait des solutions possibles pour le monde avec quelques bouteilles à portée de verre et, pas souvent, les converses ben elles débordaient un peu sur l’intime… une p’tite vidange comme qui dirait…not’ cellule psychologique à nous quoi !

Et puis la vieille, elle a perdu son autonomie comme on dit. En fait, Alzheimer lui avait joué un petit tour de con dans la cervelle. C’était pas la première ce sera pas la dernière, ça non ! Alors ses enfants l’ont mise "dans une maison spécialisée où l’on s’occupait bien d’elle". A frémir…

Il a continué d’entretenir la pelouse et de tailler les rosiers, comme ça, pour le souvenir. Trois ans il a fait ça. Les enfants de la vieille voyaient ça d’un bon œil pensez, un boulot qu’i’ s’faisait tout seul. Il avait parfois des nouvelles. La vieille s’enfermait doucement dans son mutisme et ne reconnaissait plus personne…mais son corps tirait toujours vers l’avant…

Cet été, il était en pleine action dans les vapeurs bleutées d’sa tondeuse quat’temps lorsque la vieille est arrivée dans un fauteuil roulant poussé par sa fille. Elles venaient « profiter du soleil et des roses avant de pique-niquer dehors. » Il a arrêté sa machine et s’est approché d’elle. Elle a relevé la tête et a hurlé « C’est vous ! Ah, c’est vous ! » elle lui a pris la main et l’a porté à ses lèvres en répétant « Oh ! merci, merci. Oh ! merci, merci…. » elle bavait ses baisers sur ses mains. Sa fille s’est interposée, les a séparés et lui a dit « Elle vous a reconnu, c’est extraordinaire. Enfin excusez-la, ses cris, ses démonstrations, elle ne sait plus… » Il était là, bras ballants, mains collantes, sang aux joues, paupières humides.

Le soleil était de la partie, la Nature souriait, la vieille avait un sourire béat, sa bouche bavait un peu, elle fixait ses roses. Heureuse. « Qu’elles sont belles, qu’est-ce qu’elles sont belles, holala, qu’est-ce qu’elles sont belles…oh merci… RRRRAAAAHHHH !!! » Un grand cri pour conclure, sa fille est intervenu assez durement. Lui, ça lui a rappelé sa mère à l’hosto, sur la fin quand elle avait perdu la boule aussi. Elle gueulait parfois comme ça…on l’entendait des ascenseurs « c’est pour dire que j’suis là ! » c’était la seule explication qu’elle lui avait donnée…

Il les a salué « J’viendrais reprendre ma tondeuse demain…je vous laisse… vot’ pique-nique… » et il est rentré chez lui. Là, il s’est tapé un grand gros verre de gnôle écossaise, un truc qui frappe vite et fort voyez, il en avait plus que besoin. Il a cessé de penser puis, il est monté dans sa vieille 4L pleine de gnons et de rouille – contrôle technique ? J’me marre !!!-… Et là, il est parti par la route du lac, à cinq minutes en voiture de not’ bled…

J’ai vu les gendarmes et les pompiers s’affairer autour de la vieille 4L. J’avais fait l’18 quand j’l’avais pas vu rentrer en début d’après-midi après le départ de la vieille et de sa fille. Jamais il restait aussi longtemps dehors.

L’œil du soleil brillait tout blanc à la surface du lac, là où il avait pris son envol.

Oui. Le lac… Même que les jours de grand beau il l’appelait le lac Turner. Un souvenir à propos d’une reproduction qu’il avait vue un jour dans un magazine en attendant son tour chez l’dentiste pour une sale carie. « Une sacrée peinture ! » qu’il m’avait dit un jour de grande discussion « Ça oui, une sacrée peinture…le cœur du soleil sur une toile… ». J’avais pas su quoi répondre.