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La mort de Roa

mercredi 27 août 2008, par Jean-Claude St-Louis

La mare stagne, écrasée sous les rayons ardents du soleil de juin. Une mince couche de vapeur en recouvre la surface qui brille comme un miroir étincelant. Les larges feuilles de nénuphars, ainsi que les tiges tordues et entremêlées des algues, ressemblent à des trous d’usure, dessinés au fil des jours et au cours des nuits, par la touche vigoureuse des coups de soleil et la caresse subtile des rayons de lune. Tout le voisinage repose dans une lourde torpeur, nullement troublée par la moindre brise, ni même égayée par le chant des oiseaux. Les grenouilles, hôtes des lieux, ont suspendu, dès l’aube, leur concert étourdissant. Seules quelques solistes entêtées, gonflant leur membrane à fleur de peau, ont lancé leurs derniers coassements. Mais à présent, toutes restent immobiles et silencieuses, figées sur leurs feuilles où l’engourdissement les a surprises. Quelques-unes se sont aventurées dans les herbes de la rive et, vautrées dans la terre humide, elles savourent, avec délice, ces instants de quiétude et de bonheur paisible. La mare stagne, abrutie de soleil.

La tête haute, les cuisses repliées sous elle, immobile dans l’attitude apathique et sphinxiale où l’a surprise le soleil du midi, Roa repose sur le socle d’une feuille de nénuphar, avec laquelle se confond sa robe verte, lamée d’or. Sur la mare, le silence, comme à la veille d’un orage, apparaît lourd et menaçant. Des signes imperceptibles, annonciateurs d’un drame, semblent transpirer des choses. Tout à coup, Roa pressent un danger. Elle entend une sorte de sifflement dans les joncs, qui la méduse complètement. Laissant derrière elle un sinistre sillage, une grande couleuvre s’approche, dressant sa tête plate et la fixant intensément. Le malaise qui a empêché Roa de fuir, se change en un engourdissement étrange qui la paralyse sur place. La couleuvre fixe Roa de ses yeux perçants, sûre de sa proie. Sa gueule est close et elle semble immobile, mais insensiblement, sa queue s’appuie sur les herbes et elle s’avance en projetant en avant sa fine langue frétillante.

Roa ne perçoit plus rien de la vie qui l’entoure. Elle est séparée de son monde qu’elle ne reconnaît même plus, toute entière sous l’emprise d’une volonté implacable qui l’emprisonne et brise tous les liens avec les choses et avec la vie. Elle ne voit plus que la gueule qui s’ouvre devant elle comme un gouffre où elle doit s’engloutir. Une sorte de fatalité pèse sur elle, aussi lourdement que celle de l’instinct qui la pousse aux premières gelées d’automne, vers sa demeure hivernale. Mais rien d’angoissant ne l’étreint quand elle creuse son trou dans la vase, tandis qu’ici, l’angoisse de l’inconnu et de la peur, mêlée à quelque chose d’inévitable, la crispe douloureusement. La gueule de la couleuvre s’ouvre, la distance diminue. Roa sent que la volonté de l’autre l’envahit totalement, dispose de tous ses muscles et prépare son être vers un but final. Elle ne voit plus que le trou de la gueule, maintenant grande ouverte et ses cuisses se rassemblent sous son ventre. Alors d’un seul bond, elle se jette tête première dans le gouffre.

Roa ne sent plus rien tandis que son coeur vivace continue de battre et que ses pattes de derrière, écartées, s’agitent faiblement hors de l’abîme, comme pour adresser un dernier adieu à la vie. Un mouvement lent et irrésistible l’entraîne impitoyablement vers des profondeurs. Tout se tait et la mort, inéluctablement, se glisse ainsi sur elle.

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Note de l’auteur :

Les faits se sont réellement déroulés, tels que décrits dans le conte. La grenouille, comme hypnotisée, s’est jetée dans la gueule de la couleuvre. Elle fut sauvée, grâce à une pression exercée sur la couleuvre et elle s’est précipitée dans la mare. La couleuvre s’est enfuie dans une direction opposée.