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Fani, le faon

lundi 12 novembre 2007, par Jean-Claude St-Louis

Au pied d’un grand chêne, sur un tapis spongieux de feuilles mortes dont il ne reste que la dentelle délicate des nervures jaunies, Fani, le faon, voit le jour par un matin de printemps ensoleillé. Il se lève péniblement sur ses pattes flageolantes, se glisse instinctivement sous le flanc chaud et protecteur de sa mère et s’abreuve de lait maternel. Au-dessus de lui, des vols d’oiseaux migrateurs se dirigent vers le Nord, en grands froufrous d’ailes et en tempête de cris d’amour et d’espérance.

Ces grandes oies, en formations serrées, viennent ouvrir la voie pour amener derrière elles, une suite de petits oiseaux qui, telle la traîne d’une immense robe ailée, va s’éparpiller sur la forêt et la revêtir, jusqu’à l’automne, de la trame changeante de leurs amours et de leurs chants.

Pour le monde animal, c’est le printemps, accompagné du bonheur furtif des maternités douloureuses, des enfances joueuses, timides et craintives. Des gestes d’amour peuplent les jours au cours desquels les petits apprivoisent le monde qui les entoure et où les mères les protègent de lui. Émerveillé, Fani découvre ce monde fascinant où foisonne une vie grouillante et multiple. Le jeune chevreuil regarde, avec curiosité, cette vie qui s’éclate dans l’heure précieuse où le soleil, après un long hivernage, retrouve toute son ardeur. Fani hume, avec délice, les arômes des fleurs sauvages qui ouvrent leur corolle pour abandonner leur parfum au gré du vent. Il respire également l’odeur âcre des bois surchauffés et des feuilles fanées. Sous les rayons du soleil bienveillant, la forêt retrouve ses couleurs et se pare de teintes multicolores.

Fani et sa mère empruntent un sentier familier pour se diriger vers un champ de luzerne afin de déguster quelques jeunes pousses succulentes. Aussitôt qu’elle pressent un danger, la mère s’éloigne afin d’attirer l’attention sur elle, pendant que son petit, dont la robe imite les taches de soleil et d’ombre, se couche dans l’herbe afin de se confondre avec la végétation. L’absence d’odeur dont la nature l’a pourvu, met Fani à l’abri des carnivores à la recherche d’une proie facile. Tout autour de lui, ce ne sont que froufroutements et fuites éperdues. Au loin, quelques écureuils craintifs font entendre leurs cris effarouchés. Subitement, le crépuscule surgit avec ses menaces à peine voilées. Des craquements dans la forêt indiquent la présence de rôdeurs qui chassent.

Fani et sa mère ont rejoint le troupeau et, dissimulés derrière des buissons, ils épient les moindres bruits perceptibles que recèle l’air nocturne doucement balancé. Leur sommeil, très léger, est hanté de cauchemars qui leur dressent les oreilles et leur dilatent les prunelles dans l’ahurissement frissonnant des réveils brusques. À la lueur de la lune, les grands arbres leur apparaissent comme des fantômes. Des lucioles se déplacent à ras le sol, s’évanouissent et renaissent plus loin. Elles sont parfois les reflets de quelques étoiles dans les yeux des amateurs d’ombre, ces rôdeurs de la nuit.

La lune disparaît soudain derrière des nuages et réapparaît brusquement, brossant d’un éclat lumineux une vaste étendue où naviguent les ombres. Puis, lentement, s’établit un silence où on entend à peine les murmures, les frôlements. De temps à autre, un bruit étranger aux rumeurs coutumières vient heurter, de ses notes discordantes, le concert monotone qui trouble la quiétude de la nuit. Finalement, la vie nocturne et ses dangers se perdent dans la grande clarté de l’aube, presque sans transition. C’est alors que tout redevient fraîcheur et innocence pour Fani, le jeune faon des forêts du Nord québécois.