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La délivrance

mardi 25 octobre 2005, par Jean-Claude St-Louis

À la suite d’une suggestion, l’auteur a transformé la fin lugubre de la petite Roa (« La mort de Roa ») en
un nouveau conte, dans lequel il décrit les évènements tels qu’ils se sont produits.

***

Lorsque la mort se glissa sur Roa, ce n’était pas tout à fait la mort ; c’était une vie passive, presque négative, une vie suspendue en quelque sorte, non pas comme au soleil du midi, mais une vie cristallisée dans l’angoisse, car quelque chose d’imperceptible, comme un point de conscience,vibrait encore en elle.

Tout à coup, Roa ressentit comme une poussée irrésistible et le mouvement qui l’entraînait vers des profondeurs s’arrêta de lui-même. La grenouille se sentit glisser vers l’extérieur et, subitement, comme si une force providentielle et inconnue l’avait tirée du gouffre, elle s’échappa de la gueule de la couleuvre et retomba lourdement dans l’herbe.

Par une coïncidence inouïe, un jeune garçon d’à peine dix ans, qui avait assisté à la scène, se précipita pour porter secours à la petite Roa. Saisissant délicatement la couleuvre d’une main pour ne pas la blesser, car les couleuvres ont aussi droit à la vie, le jeune exerça une pression sur le corps du reptile et réussit à extirper Roa de sa prison fatale. Il libéra la couleuvre qui disparut rapidement pendant que la grenouille, se sentant dégagée de l’influence hypnotique, se remettait lentement de ses vives émotions.

De nouveau, Roa perçut le monde extérieur : ses yeux virent, ses membranes tympaniques se tendirent, sa peau verruqueuse frémit. Elle laissa les sensations l’imbiber, puis elle regarda et écouta. Comment avait-elle pu déserter son asile de paix, se demanda-t-elle ? Quelle poursuite endiablée de sauterelles l’avait donc entraînée dans cette aventure ? Il lui fallait retrouver l’élément essentiel de sa vie, la bonne eau tiède de sa mare où elle s’ébattait, chaque jour, avec tant d’aisance et de joie.

Par-delà le taillis touffu des herbes odorantes et les tiges raides des graminées, d’où pendaient des grappes d’épis sauvages, Roa entendit la rumeur monotone du chant de ses soeurs qui pleuraient sa subite disparition. Elle bondit à travers les touffes dans la direction des voix, s’arrêtant à chaque saut, pour se diriger, sans encombre et sans perte de temps. Bientôt se dressa devant elle, le quadrilatère des joncs qui bordait la mare et elle tourna pour arriver, sous les saules, à la berge qui surplombait la surface de l’eau, trouée de petites têtes au goitre blanc.

Alors d’un saut magnifique, Roa rentra dans son monde et dans sa vie et mêla sa voix à celles de ses compagnes, qui entonnèrent leur plus beau chant, pour fêter le retour miraculeux de la petite soeur bien-aimée.