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Le duel

vendredi 10 août 2007, par Jean-Claude St-Louis

Le soleil fait brusquement craquer les bourgeons des chênes sous la chaude pression de ses rayons ardents. Les verdures, tout autour, se nuancent à l’infini. C’est un de ces jours de printemps où la forêt vit de toutes ses sèves, où les longs baisers du soleil l’investissent comme un amant, et où elle tend, aux vivants, sous ses ombrages chatoyants, l’asile bienveillant de sa délicieuse fraîcheur.

À la fourche d’un chêne, là où les branches noueuses se rejoignent, enfoncée dans son nid sur les frêles corps de ses petits, une grive frissonne éperdument. Très haut dans le ciel, comme suspendu dans la lumière, un grand oiseau de proie l’a repérée et, bougeant à peine ses ailes immenses, il fixe intensément la malheureuse victime, incapable de fuir le nid dans lequel le sentiment maternel la pousse à l’immobilité.

Dans un intense froufroutement d’ailes et un ample pépiement, des petits oiseaux se regroupent pour échapper, par leur nombre et leurs cris, à la fascination fatale et au meurtre auxquels sont livrés les oiseaux solitaires. Des corneilles nerveuses craillent vaillamment et désignent l’ennemi, à la fois avec le désir et la crainte d’affronter ce grand rapace qui semble les menacer.

Sentant la grive à sa merci, le busard s’abat comme une masse sur sa proie, mais au moment même où ses serres crochues vont saisir la grive, surgit brusquement des profondeurs de l’arbre, la tête menaçante d’une fouine qui convoitait justement la même proie. Un rapide balancement de ses ailes rejette le busard sur une branche voisine, d’où il fixe férocement l’adversaire qui ose lui disputer son butin. Sur la branche d’en face, la fouine dresse sa petite tête où luit, comme des diamants, l’éclat de ses yeux féroces. La bête s’agite, les babines retroussées, le nez froncé, les pointes des moustaches tendues vers l’avant, terrible, dans la suprême intensité de sa haine et de sa colère.

Les deux adversaires se font face et se défient avec hargne. La lutte semble imminente, poignante, indécise encore, mais implacable. La cause de cet affrontement mortel est cette proie que le sort a jeté entre eux ; ce malheureux volatile frissonnant, aux ailes ébouriffées, secoué de frissons fiévreux ; cette petite boule de plumes recroquevillée sur elle-même, dont on ne voit plus que le bec noir, pauvre petite loque souffrante, dont le cœur tressaute dans de violents battements qui font pépier les jeunes oisillons, inconscients du drame qui se déroule au-dessus d’eux.

Brusquement, comme si ses muscles s’étaient gonflés de toute leur énergie batailleuse, la fouine, d’un violent coup de reins, se décoche comme une flèche et se précipite sur le rapace. L’élan est irrésistible et le busard chancelle, frappé en plein poitrail. Toutefois, ses ailes d’une envergure fantastique, parviennent à le redresser et ses serres, puissantes, s’enfoncent dans le dos de la fouine. Le busard s’élève dans les airs, alourdi par sa capture et il se réserve une douce vengeance, lorsque la fouine, étourdie par cette envolée, ne pourra résister à ses coups de bec.

C’est sans compter, cependant, sur la colère aveugle de la fouine qui vient décupler ses forces. Cette dernière sent le vertige, mais une rage frénétique s’empare d’elle et, plus puissante que jamais, elle rapproche progressivement du poitrail du rapace, sa gueule ardente et vorace. D’un seul coup, dans un effort ultime et désespéré, la bête lui plante, dans le corps, ses dents tranchantes comme des rasoirs. Frappé à mort, le busard rejette violemment sa tête en arrière et dans un essor fou, monte, monte, la fouine enfoncée en lui comme un poignard.

Soudés l’un à l’autre, les deux ennemis montent dans le soleil en une ascension éperdue, jusqu’à ce que le rapace s’abîme dans le vide, étreignant dans ses serres inertes, le corps meurtri de la fouine.