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Maluk

vendredi 9 janvier 2009, par Jean-Claude St-Louis

C’est une nuit d’hiver, une nuit de pleine lune et de grand vent, qui maintient, regroupés, les grands loups gris du Nord québécois. Ce n’est pas, pour Maluk, une nuit comme les autres. Dans le lointain, au-delà des crêtes fantomatiques, retentissent les longs hurlements des bandes rivales. L’heure grisâtre de l’aube surgit soudain et tend ses crêtes d’ombre, faisant sortir de leur demeure, les bêtes des bois. Insensible, en apparence, à la vie grouillante qui s’agite dans les ombres familières, Maluk se terre au fond de son repaire.

Ce n’est pas le pressentiment d’une chasse infructueuse dans les bois denses, où se regroupe le troupeau de chevreuils pour le ravage d’hiver, car Maluk n’ignore pas, que par les nuits de pleine lune et de grands vents, les chevreuils craintifs, trompés par la clarté lunaire et apeurés par le bruit des branches qui s’entrechoquent, ne quittent leur refuge que fort tard dans la nuit. Ce n’est pas, non plus, le froissement des rameaux agités par le vent, car le vieux loup, à l’oreille exercée, sait fort bien discerner les bruits humains des rumeurs sylvestres.

Sur ses pattes repliées, les oreilles bien droites, dans une attitude héraldique, laissant s’enchaîner dans son cerveau, les sensations et images suffisantes pour le maintenir aux aguets, Maluk, qu’un sombre pressentiment étreint, sent l’odeur de l’homme, cette odeur âcre du chasseur qui le traque. Maluk a, à quelques reprises, entendu siffler à ses oreilles, le vent rapide et cinglant des plombs qui font, dans la toison d’hiver, des morsures plus cuisantes et plus vives que celles des grandes épines noires.

Les pattes de devant agitées de frissons à fleur de poil, la pointe des oreilles frémissant aux bruits, à peine perceptibles, des pas feutrés de l’homme, les éclairs de ses yeux dilatant ses pupilles, indiquent que Maluk veille intensément. Le vieux loup est trop méfiant pour profiter de l’insidieuse protection de son silence, car il connaît trop bien l’homme. Il sait que l’autre possède la ruse des traqueurs ; qu’il a l’endurance et la finesse des siens.

Les écureuils ont également senti l’odeur humaine et se sont tus. Seul le tambour du vent roule sans hâte, détachant dans le ciel le profil des ramées. Une aube candide se dessine derrière la faille des rochers ; des gammes de verdure propagent la joie de vivre et le concert des oiseaux, emplit l’espace d’une symphonie de liberté. Stoïquement immobile, Maluk se remémore les dangers auxquels il a échappé : les fuites sous les volées de balles, les boulettes de poison, tentant sa faim. Il se remémore également les lippées franches des chasses fructueuses, où son rôle de chef de meute, lui confère un droit de préséance.

Maluk est tiré de sa rêverie par un léger froissement des branches. L’homme est là, tout près. Ce dernier a suivi la piste du grand loup, malgré qu’elle était pratiquement balayée par la neige et le vent. Le chasseur épaule et tire, mais, aveuglé momentanément par un reflet du soleil levant, il rate la cible. De toute la puissance de ses pattes vigoureuses, Maluk disparaît dans les fourrés épais, loin de la portée de l’arme meurtrière.

Encore une fois, Maluk a échappé à l’homme, son ennemi implacable. Pour combien de temps encore, Maluk et ses frères échapperont-ils aux traques incessantes de l’homme ? Les vastes espaces sauvages seront-elles encore longtemps les hôtes des grands loups gris, ces nobles bêtes, qui font entendre leurs voix plaintives aux échos des forêts du Nord québécois ?

***

Note de l’auteur :

Le loup est un animal noble. Il est indispensable à l’équilibre des écosystèmes ; exemple : il y a quelques années, on a introduit dans le Parc Yellowstone, des États-Unis, une vingtaine de loups provenant du Canada. Les effets de cette introduction ont été hautement bénéfiques à la faune et la flore. On a d’abord constaté une diminution du nombre de wapitis, un grand cerf, dont les populations excessives avaient provoqué de sérieux dommages à l’environnement. Des plantes dont ces animaux broutaient à l’excès les jeunes pousses, sont réapparues. Les fleurs de montagne foisonnent à nouveau sur les coteaux, où elles attirent de nombreux papillons pour butiner. Les chants de plusieurs espèces d’oiseaux depuis longtemps disparues, se font de nouveau entendre et les castors, qui avaient déserté le parc, à cause de l’absence de leurs plantes favorites, construisent à nouveau des barrages, auprès desquels de nombreux organismes aquatiques ont ressuscité. Cette réintroduction du loup constitue une expérimentation extraordinaire. Elle illustre l’importance de l’équilibre dans la nature, où chaque espèce a sa place.