Accueil > Littérature > Contes > Le piège

Le piège

lundi 7 novembre 2005, par Jean-Claude St-Louis

Brusquement, comme il arrive fréquemment dans les montagnes du Nord québécois, les bruines d’octobre et de début de novembre, vinrent dévêtir la forêt de ses feuilles roussies. Et puis un beau matin, la neige tomba, légère, silencieuse. Elle tomba trois jours sans discontinuer, nivelant les hauteurs, comblant les vallons. Et pendant tout le temps où elle tomba, les bêtes des bois ne bougèrent pas, tapies au fond de leur refuge.

Pour la martre, le jour a été long et son estomac est vide. Affamée, mais d’humeur joyeuse à la vue de toute cette neige, elle suit le sentier familier qui l’amène habituellement vers des horizons prometteurs. Ses pattes agiles bondissent. Le sang de l’espoir bat fort à ses veines.

Une brèche dans un mur de branchailles apparaît devant elle comme par hasard. Deux gros billots forment un espace étroit qui conduit, ô miracle ! à un appât succulent qui se détache, irrésistible, sur la neige accumulée au cours des jours précédents. La bête, un peu incrédule devant cette chance inespérée, tend la patte pour toucher à l’appât, quand, brutalement, les bras d’un piège se referment violemment, happant dans un choc terrible, la patte de la malheureuse victime.

Dans la douleur insupportable, le cri jaillit, perçant la nuit et faisant fuir, à toute vitesse, les bêtes des bois. La souffrance horrible des chairs mordues et de la peau déchirée, saisit la martre de frissons de désespoir. La bête mord de toutes ses forces, mais rien ne peut la libérer des ressorts d’acier. Devant l’affolement du danger, la bête se secoue et se tord en tous sens.

Hélas, le piège reste là, fixé solidement. La martre se jette en arrière, tandis que ses pattes, valides, piétinent le sol avec rage. Elle tire de toutes ses forces ; de tous les côtés, mais rien ne bouge. Les dents d’acier du piège font dans ses chairs, d’horribles morsures et un filet de sang s’écoule, qu’elle lèche lentement. Prostrée dans une sourde torpeur, la bête abandonne la lutte. Elle semble se résigner, s’oublier même, pour sombrer dans un état de paralysie profonde.

Tout à coup, comme si elle était subitement fouettée, la martre se redresse, palpitante de vie, bondissant, hurlant de colère et de rage, tentant désespérément de rompre l’étreinte mortelle. Dans une violente secousse, ses os craquent sous la morsure du piège. La bête prisonnière, se jette de côté et voit apparaître la pointe des os qui percent sa peau.

Alors dans tout ce qui lui reste d’énergie, les yeux injectés de sang après tant d’heures de lutte, frémissante dans l’instinct de survie, la bête se rue sur sa patte cassée et à grands coups de dents, hache, broie, scie la chair sanglante et pantelante.

Dans un suprême effort, sans même regarder son moignon, la martre, ivre de souffrance, mais libre, s’enfonce dans la forêt, attestant, à la face du monde, son indicible amour de l’espace et de la vie.

***

Note de l’auteur :

Il m’est arrivé, étant jeune, d’accompagner un trappeur et de constater la présence d’un moignon près d’un piège, vibrant témoignage du drame d’horreur
vécu par la pauvre bête.