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Bertrand Russell, philosophe (1872-1970)

samedi 4 février 2006, par Jean-Claude St-Louis

Bertrand Russell fut, sans conteste, l’un des plus grands philosophes du XXe siècle. Il fut un mathématicien brillant, un logicien et un fervent moraliste. Il popularisa la philosophie et fut un militant de gauche, proche du socialisme. Bertrand Russell fut également un auteur prolifique. Sa bibliographie est impressionnante.

À la lecture de plusieurs livres de Bertrand Russell, celui-ci m’est apparu comme un être hors du commun. Il était très avant-gardiste et, en philosophie, il a apporté de nombreuses nouveautés. Il a utilisé, avant tout, la logique pour clarifier les problèmes philosophiques. Un de ses buts, dans la vie, fut celui de découvrir si l’homme était capable d’affirmer quelque chose de vraiment irréfutable. Il a dit : « Existe-t-il au monde, une connaissance dont la certitude soit telle qu’aucun homme raisonnable ne puisse la mettre en doute ? »

Tout au long de sa vie, Bertrand Russell a fait preuve d’une lucidité extraordinaire et d’une logique implacable. Il était, avant tout, un homme qui avait le courage de ses convictions. Il était non seulement un libre penseur, mais aussi un libre parleur. Ce qu’il pensait, il le disait, quitte à froisser les gens et à se faire des ennemis, ce qui était, semble-t-il, le dernier de ses soucis. Ses prises de position radicales lui ont d’ailleurs valu deux séjours en prison. Non seulement Bertrand Russell était controversé, mais il aimait la controverse. Il n’a jamais manqué une occasion de prendre position sur de nombreux sujets, ce qui lui a valu bien des déboires.

Certains de ses livres démontrent toutefois, une certaine suffisance. À cause de cette suffisance qui transpire tout au long de son autobiographie, la lecture de ses trois volumes m’a été assez pénible. Par contre, la lecture de plusieurs de ses autres livres a été très enrichissante. Bertrand Russell était un aristocrate, imbu de lui-même, mais doué d’une intelligence très vive et d’un esprit critique fort développé. On ne peut dire que l’humilité, le tact, la délicatesse et la diplomatie étaient ses points forts. Son attitude lui a d’ailleurs valu des rapports difficiles avec son entourage. Son autobiographie fait état de ses relations tendues avec ses parents, ses amis, ses professeurs et même ses épouses, car il a divorcé à quelques reprises.

Courte biographie

Bertrand Russell est né le 18 mai 1872, à Tellek, en Angleterre. Il était le second fils du vicomte Amberly. Ce dernier est décédé en 1876 et Bertrand fut élevé par ses grands-parents. À la mort de son grand-père, en 1878, Bertrand et son frère aîné, John Francis, furent élevés par leur grand-mère dans une atmosphère religieuse rigide et répressive.

En 1890, Bertrand entra à l’université de Cambridge où il étudia les mathématiques et les sciences morales. En 1894, il épousa Alys Pearsall Smith, une Américaine, malgré l’opposition farouche de sa grand-mère. À partir de 1896, il mena une carrière de scientifique. En 1908, il fut élu à la Royal Society et, en 1910, il fit paraître le premier volume de son œuvre maîtresse "Les Principia Mathematica", écrit en collaboration avec Alfred North Whitehead. En 1920, il donna des cours à Pékin, accompagné de sa maîtresse Dora Blake qu’il épousa à son retour en Angleterre, après avoir divorcé de sa première épouse. En 1931, il divorça de Dora Blake pour épouser Patricia Spence, la gouvernante de ses enfants.

À partir de 1939, Bertrand Russell donna des cours aux États-Unis où il fut destitué sous le prétexte que ses opinions radicales le rendaient moralement inapte à enseigner. En 1944, il retourna en Angleterre pour poursuivre sa profession d’enseignant. En 1949, il reçut l’Order of Merit et, en 1950, le prix Nobel de la Littérature. Son épouse Patricia Spence obtint le divorce en 1952 et peu de temps après, il épousa Edith Finch avec qui il vécut jusqu’à sa mort, le 2 février 1970, à l’âge avancé de 98 ans.

Bertrand Russel et la religion

Ayant été élevé dans une atmosphère religieuse étouffante, le jeune Bertrand s’est révolté contre la religion et les textes bibliques, dès son adolescence. Il remit en cause l’existence de Dieu, le libre arbitre et l’immortalité de l’âme. Il devint athée. Ce qui le révolta au plus haut point, ce furent les crimes commis, surtout contre les femmes, au nom de la religion et des textes bibliques. En se basant sur la Bible et le texte suivant : « Tu ne laisseras point vivre la magicienne » (Exode XXII, 18), le pape Innocent VIII publia, en 1494, une bulle contre la sorcellerie et nomma deux inquisiteurs chargés de la réprimer. Ces derniers firent paraître, la même année, un livre intitulé : « Malheus Maleficarum » ou, en français : « Le Marteau des Malfaitrices », dans lequel ils soutenaient que la sorcellerie était plus naturelle aux femmes, en raison de la méchanceté foncière de leur coeur. Entre 1450 et 1550, on estima à plus de cent mille le nombre de femmes qui furent brûlées vives sur le bûcher, en Allemagne seulement.

On ne semblait pas s’embarrasser de scrupules dans ce temps-là, ni de la nécessité de recueillir des preuves, car la moindre dénonciation devenait une condamnation automatique, les pauvres femmes étant soumises aux pires tortures pour leur arracher des aveux. L’accusation la plus loufoque et la plus répandue était celle d’avoir causé le mauvais temps. Selon l’Église du temps, les tempêtes, les orages, le tonnerre et les éclairs étaient dus à des machinations féminines. Ceux qui osaient mettre en doute la responsabilité des femmes dans le mauvais temps, étaient exterminés sans pitié.

La découverte des anesthésiques fut également l’occasion d’une intervention de l’Église qui s’y opposa fortement, surtout pour les accouchements. Elle citait la Bible où Dieu avait dit à Ève qu’elle enfanterait dans la douleur. Selon l’Église, comment la femme pouvait-elle enfanter dans la douleur si elle était sous l’effet des anesthésiques. Par contre, on pouvait anesthésier l’homme, car toujours selon la Bible, Dieu avait plongé Adam dans un profond sommeil pour lui enlever une côte.

Bertrand Russell a écrit ce qui suit sur les religions : « La religion chrétienne a été et est encore le plus grand ennemi du progrès moral dans le monde ». En ce qui concerne l’islam, il a écrit : « Parmi les religions, l’islam doit être comparé au bolchevisme. Le christianisme et le bouddhisme sont avant tout des religions personnelles avec des doctrines mystiques, tandis que l’islam et le bolchevisme ont une finalité pratique, sociale, matérielle, dont le seul but est d’étendre leur domination sur la terre. »

Bertrand Russell et la paix dans le monde

Bertrand Russell s’est opposé fortement à la participation de l’Angleterre dans la première guerre mondiale, ce qui lui a valu la perte de son poste de professeur à l’université de Cambridge, ainsi que six mois de prison. Par contre, il ne s’opposa pas à la deuxième guerre mondiale contre l’Allemagne nazie, jugeant qu’Hitler représentait une menace terrifiante pour l’humanité. Il prit position pour Albert Einstein lorsque celui-ci fut violemment attaqué par les maccarthystes américains qui l’accusaient d’être un communiste. Pendant les années 1950, il s’opposa aux armes nucléaires en signant un manifeste avec Albert Einstein et en animant des conférences. Il fut emprisonné pour ses prises de position. Il milita contre la guerre du Viêt-Nam avec Jean-Paul Sartre, en organisant un tribunal jugeant les crimes de guerre de l’armée américaine. Il se fit évidemment de nombreux ennemis.

Bertrand Russell et la science

Selon Bertrand Russell, il y a eu de nombreux conflits entre la science et la religion tout au long de l’Histoire de l’humanité et la science en est toujours ressortie victorieuse, dû au fait qu’elle s’est appuyée sur des preuves concrètes au lieu de s’appuyer sur l’illumination comme l’a fait la religion. Lorsqu’un homme de science nous apprend le résultat d’une expérience, il nous apprend également comment cette expérience a été réalisée. Si d’autres personnes peuvent la répéter, on la tient pour vrai. Du côté de la religion, il faut se fier à la vision d’un mystique qui s’est cru investi d’une mission divine pour affirmer une chose, sans preuve réelle. Selon Bertrand Russell, il est inutile de discuter avec le mystique qui prétend avoir éprouvé l’illumination et qui peut y croire fortement, mais pourquoi faudrait-il obliger les autres à y croire également ?

Un homme d’une intelligence supérieure et d’une logique implacable comme Bertrand Russell n’allait pas manquer de faire ressortir les incongruités et les inepties d’un texte sacré comme la Bible. Il déplorait tous les crimes commis au nom de cette Bible considérée comme étant la parole de Dieu. Mettre en doute la Bible, c’était selon l’Église, mettre en doute la parole de Dieu et de ce fait, commettre un sacrilège punissable de la peine de mort.

Un des plus grands conflits entre la science et la religion fut, sans contredit, la position de la terre dans l’univers. En se basant sur des études sérieuses, des savants comme Copernic et Galilée en arrivèrent à la conclusion que la terre tournait autour du soleil. De son côté, l’Église, en se basant sur un texte de la Bible, dans l’Ancien Testament, où il est écrit que Josué ordonna au soleil de s’arrêter, en arriva à la conclusion que la terre était le centre de l’univers et que le soleil, la lune et les étoiles tournaient autour de la terre.

Étonnamment, ce furent les chrétiens protestants qui furent les plus acharnés contre la nouvelle astronomie. Luther déclara : « Certains prêtent l’oreille à un parvenu d’astrologie qui s’est efforcé de démontrer que c’est la terre qui tourne et non les cieux ou le firmament, le soleil et la lune. Cet imbécile veut renverser toute la science de l’astrologie, mais l’Écriture Sainte nous dit que Josué ordonna au soleil de s’arrêter et non la terre ».

Galilée dut se présenter devant l’Inquisition, se prosterner devant ses juges et abjurer ses écrits en demandant pardon à Dieu et à l’Église d’avoir osé affirmer une telle absurdité. Il fut quand même condamné à trois années de prison.

Bibliographie

Principia Mathematica, avec Alfred North Whitehead, 3 vol. (1910, 1912, 1913)
Problèmes de philosophie (1910)
La méthode scientifique en philosophie (1914)
Introduction à la philosophie de mathématiques (1919)
Le monde qui pourrait être (1920)
L’analyse de l’esprit (1921)
ABC de la relativité (1925)
Pourquoi je ne suis pas chrétien (1927)
Essais sceptiques (1928)
Le mariage et la morale (1929)
La conquête du bonheur (1930)
L’esprit scientifique (1931)
Science et religion (1935)
La connaissance humaine (1948)
Pourquoi je ne suis pas communiste (1956)
Ma conception du monde (1962)
Autobiographie, 3 vol. (1967)