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Jo

vendredi 24 août 2007, par Daniel Ducharme

Nous en étions à notre quatrième bière lorsque Jo se mit à me faire des compliments :

- Tu sais, Pascal, plus je te regarde, plus je te trouve mignon avec ta nouvelle coupe de cheveux. Ça te donne un petit air frais, charmant... une belle allure de mauvais garçon. Bref, ça me plaît beaucoup... Y a pas à dire : t’es vraiment séduisant.

Que je fusse beau, je le savais depuis longtemps : ma mère me l’avait assez souvent répété pour que cela ne fasse plus aucun doute dans mon esprit. Je devais néanmoins admettre que ça faisait toujours plaisir à entendre, surtout quand cela venait d’une fille comme Jo, belle comme il était difficile de l’imaginer. Pour ne pas être en reste, je lui retournai son compliment :

- T’es pas mal non plus...

Pas mal ? Pour un euphémisme, c’en était un de taille ! Pas mal... Elle était tellement pas mal que, depuis le début de la soirée, je n’avais plus qu’une envie : l’inviter chez moi pour y passer la nuit.

J’imaginais sans effort son corps aux courbes généreuses, ses seins abondants dont je devinais la rondeur parfaite sous son t-shirt. Je l’imaginais telle que je l’avais toujours désirée depuis que je la connaissais. Je la revoyais sans peine dans ce même bar où, quelques mois plus tôt, je l’avais rencontrée pour la première fois. Penchée sur moi pour me chuchoter à l’oreille quelques plaisantes futilités, elle m’inondait du parfum inoubliable de son corps. Je me souvenais très bien de cet instant précis où, ramenant ses épais cheveux noirs qui tombaient en broussaille sur ses épaules, elle m’avait dit s’appeler Giovanna Carlocci (prononcé à l’italienne, ça donnait « Carlot’chi »), Jo pour les intimes avait-elle pris soin de préciser de sa voix sans doute un peu rauque, mais tellement chaude... À mes oreilles, ce seul nom évoquait pour moi toute la chaleur de l’Italie. Dans ses yeux noisette, très profonds, je voyais le soleil, la vigne, la musique... Bref, tout ce qu’on peut imaginer comme clichés sur ce pays émanait de sa personne. Pourtant, elle n’avait de l’Italie que le nom puisque, tout comme moi, elle était née à Montréal, dans un quartier du nord de la ville (moi, je viens plutôt de l’est de la ville, mais enfin...). Cette réalité n’a cependant jamais atténué le charme fascinant qu’elle exerçait sur moi. Depuis ce jour où nous sommes devenus amis, indépendamment de tout ce qu’elle a pu dire, faire ou penser, mon attirance pour elle n’a fait que s’accroître... et j’ai bien l’impression qu’il en sera ainsi tant que je n’aurai pas fait l’amour avec elle.

Pourquoi n’avais-je jamais directement abordé la question avec elle ? C’est tout simple. Jo avait un petit ami. Il était con comme il ne devrait pas être permis de l’être... mais c’était tout de même son copain. D’après ce que j’ai pu comprendre, elle ne le « trompait » pas, du moins une entente du genre avait été établie entre eux, entente que j’ai toujours respectée, quoique jugée stupide. Et puisque je désirais conserver l’amitié de Giovanna, autant ne pas faire d’histoire. Ça risquerait de compromettre à tout jamais mon désir inavoué.

Ce soir, pourtant, quelque chose me disait que cette entente ridicule pourrait bien s’ébranler... Une certaine attitude, une lueur dans son regard, les compliments qu’elle venait de m’adresser, autant de signes que j’interprétais comme une invitation. De plus, elle avait passé une bonne partie de la soirée à me parler de son ami, comme quoi il devenait chiant depuis qu’il avait accédé au poste de gérant de section chez La Baie, léchant des culs ici et là pour obtenir la gérance de tout le plancher. Aussi, paraîtrait qu’il devenait jaloux comme un coq, emmerdant Jo à propos de tout et de rien. Bref, cette soirée me semblait celle que j’attendais depuis un sacré bout de temps déjà. Cependant, j’hésitais encore... ne sachant pas trop comment m’y prendre. Toujours cette éternelle crainte du mauvais geste qui risquait de tout foutre par terre ! L’ambiance pourtant n’était pas mauvaise. Je me sentais même le vent en poupe. La bière commençait à faire son effet et, de ses yeux de plus en plus brillants, Jo me fixait avec intensité. Qu’attendais-je donc pour lui faire part de mes intentions ? Je ne sais pas. Le courage, sans doute. Fermement décidé mais me jugeant insuffisamment prêt, j’entrepris de commander d’autres bières afin de retarder encore un peu le moment fatidique où il me faudrait faire les avances. Je m’apprêtai à appeler le serveur lorsque Jo, arrêtant mon bras, me dit :

- Non, ça suffit comme ça. Il est deux heures du matin... Allons-nous en, veux-tu ?

Trop tard ! Comme le dernier des imbéciles, j’avais laissé filer entre mes doigts l’occasion inespérée de dormir avec Jo. J’avais trop attendu... M’efforçant de ne rien laisser paraître du désespoir sans fin qui s’abattait sur moi, je me levai en silence. Puis, me traitant intérieurement de tous les noms orduriers qu’on puisse imaginer, je me dirigeai vers la sortie lorsqu’elle me prit le bras et, le sourire aux lèvres, me demanda :

- On dort chez toi ?

Bouche bée, je bredouillai :

- Oui oui, chez moi...

À deux heures du matin, il restait encore pas mal de monde sur la rue Saint-Denis. Sur le trottoir, Jo et moi devions constamment nous mettre de côté pour laisser passer les fêtards endimanchés, les freaks à l’éternel « hasch » au bout des lèvres, les rockers tatoués qui sortaient de la rue Ontario, les robineux habituels, etc. Le temps, pluvieux en début de soirée, était relativement doux compte tenu de cette période avancée de l’automne. Le ciel se dégageait. Seul le vent foutait le bordel en fouettant sans vergogne nos visages.

- T’avais pas un parapluie ? me fit remarquer Jo.

- Oh oui ! Je l’ai sans doute oublié au bar.

- Tu veux qu’on y retourne ?

La perspective de remonter la rue bondée pour y chercher un vulgaire parapluie ne me plaisait guère. Et puis, pour des raisons évidentes, j’avais hâte d’être chez moi.

- Aucune importance, dis-je. Ce parapluie ne vaut guère plus que dix dollars et, si ça se trouve, un type l’aura pris. D’ailleurs, je l’ai moi-même ramassé dans un bar en échange d’un autre parapluie que j’avais oublié. Les parapluies, ça se perd et ça se trouve... Comme ça, tout le monde s’y retrouve et personne ne se sent lésé dans son droit de propriété... Tiens, prenons ce taxi.

Nous nous engouffrâmes sans mot dire dans la voiture. Jo, tout près de moi, me tenait le bras. Je ne l’avais jamais vue aussi belle jusqu’à présent. Elle semblait détendue, ravie, alors que moi j’avais l’impression de dire connerie sur connerie depuis que nous avions quitté le bar. Pour dire vrai, je n’étais pas à l’aise du tout, me sentant totalement dépassé par les événements. À côté de Jo, sur la banquette arrière du taxi, je ressentais combien il était facile de perdre tous ses moyens...

Faut dire qu’inviter une fille chez soi pour y passer la nuit, ce n’est pas très difficile. Il suffit de boire un peu, de respirer très fort et de cracher le morceau avec une pointe d’humour. Neuf fois sur dix, ça marche... Par contre, le laps de temps qui sépare l’invitation de l’action proprement dite m’est toujours apparu atrocement long, pour ne pas dire interminable. Il s’agit de savoir meubler les vides, avoir l’air naturel et, surtout, rester maître de soi. Ce n’est pas évident. Moi, dans ces moments-là, je m’efforce de ne penser qu’à l’instant, attirant mon attention sur tout ce qui m’entoure : le taxi, la rue, les maisons, etc. Surtout, il faut éviter à tout prix d’anticiper, d’imaginer ce qui s’en vient. C’est capital. L’autre jour, un copain à moi m’a raconté que, s’étant trop délecté durant le trajet, il s’était aperçu en rentrant chez lui qu’il avait éjaculé dans son slip. C’était foutu... Le plus triste, c’est que sa conquête et lui venaient d’assister à une conférence d’un professeur de sexologie de l’UQAM qui avait affirmé que l’éjaculation précoce était un faux problème. L’imbécile... En tout cas, en matière d’imbécilité, mon copain avait battu tous les records. Heureusement qu’il était tombé sur une fille charmante qui avait jugé l’incident sympathique. D’ailleurs, il s’est sans doute rattrapé depuis puisqu’il est toujours avec elle. Et c’est effectivement une fille charmante.

De penser à l’aventure tragique de mon ami me rassura, même si Jo, en se serrant de plus en plus contre moi, menaçait à chaque instant de foutre en l’air mon self-control. Je ne parlais pas, ne sachant pas trop quoi dire. Jo se mit à me faire des confidences et, pendant qu’elle me causait, je sentis ses seins s’enfoncer dans mes côtes. Inutile d’ajouter que j’avais de plus en plus hâte d’arriver chez moi.

- Ça faisait longtemps que j’en avais envie, commença-t-elle en me caressant les cheveux. Je t’avouerais pourtant que ça me fait un peu peur. En fait, j’ai peur que cela gâche notre amitié. C’est idiot ce que je dis, non ? Oh oui, c’est idiot ! Après tout, on peut très bien faire l’amour et rester amis comme avant.

En peu de mots, je lui assurai que oui. Je ne pus guère en dire plus puisque nous venions d’arriver devant chez moi, rue du Havre, une rue étrange dans un quartier très zone coincé entre Centre-Sud et Hochelaga-Maisonneuve. Je payai la course et, en descendant de voiture, je souhaitai bonne nuit au chauffeur qui me le rendit bien. Dehors, la nuit était calme, sereine. Nous n’avions plus qu’à gravir les marches à moitié pourries de l’escalier qui menait à ma porte. Ce que nous fîmes.

À peine avions-nous passé la porte de mon logement que je me sentis mieux. En dépit de son triste aspect, l’appartement était propre et la délicieuse pénombre qui y régnait eut un effet bénéfique sur mes nerfs tendus. Paul, mon colocataire et ami, avait sans doute fait le ménage. À propos de celui-ci, Jo me demanda :

- Est-ce que ton coloc est ici ?

- Sans doute, lui répondis-je tout bas. Il doit dormir ou être en train de lire dans sa chambre.

Effectivement, en pénétrant dans la pièce centrale aux meubles dépareillés qui nous servait autant de salon que de salle à dîner, j’aperçus de la clarté sous la porte de sa chambre. Le fait qu’il n’en sortit pas pour me saluer me rassura : il avait deviné que je n’étais pas seul et me ficherait la paix. De cela, j’en étais convaincu et je lui savais gré de cette discrétion. Je lui revaudrai bien ça, me dis-je intérieurement.

Jo posa ses affaires sur un meuble décrépi qui avait encore l’apparence d’un fauteuil. Puis, en la prenant par le bras, je l’entraînai dans le couloir au bout duquel nous aboutîmes enfin dans ma chambre.

En entrant dans celle-ci, je me rappelai soudain les paroles de Marie, mon ex-copine bien-aimée : « Ta chambre n’est pas une chambre, c’est un bureau et ça m’a toujours fait un drôle d’effet d’y baiser. » Elle n’avait pas tort, la Marie, car en effet ma chambre tenait davantage du bureau de prof que de la chambre proprement dite. Deux de ses murs étaient tapissés de livres et de revues et, sur un troisième, j’y avais accoudé deux classeurs ainsi qu’un vieux pupitre en bois de chêne. Enfin, près de la fenêtre qui donnait sur la rue, il y avait mon lit (simple... hélas !) à côté duquel trônait une table de chevet également remplie de livres en cours de lecture. Pour tout dire, ce n’était pas le grand chic, mais on pouvait tout de même y passer des heures agréables.

J’espérais que Jo ne cliquerait pas trop sur le décor et, la dévisageant, je guettais ses premières réactions.

- Tu lis toujours autant, me dit-elle simplement.

- Oui, dis-je satisfait de m’en sortir à si bon compte. Si tu veux faire un brin de toilette, ajoutai-je précipitamment, tu trouveras des serviettes propres dans l’armoire de la salle de bain.

- Okay, je ne serai pas longue.

Avant qu’elle ne quitte la pièce, je lui désignai ma robe de chambre qui était pendue à un crochet de ma porte. Elle la prit et s’en alla non sans m’avoir gratifié d’un large sourire. À raison ou à tort, j’interprétai cela comme prometteur.

Pendant que Jo se livrait à ses ablutions, je m’assit sur le lit et m’allumai une cigarette en l’attendant. Je m’étonnai que tout se déroule si facilement, que tout soit si simple alors que j’avais toujours considéré cet événement comme impossible, ou du moins, très improbable. En fait, il me fallait déployer beaucoup d’effort pour me maintenir dans le réel tellement j’éprouvais de la difficulté à y croire. Je devais pourtant faire face à la réalité, d’autant plus qu’elle était là, la réalité, sur le seuil de ma porte, vêtue de mon peignoir bleu...

Après avoir soigneusement refermé la porte derrière elle, Jo s’avança vers moi en marchant sur la pointe des pieds. Elle posa ses vêtements au pied du lit et puis, s’asseyant tout près de moi, éteignit la lampe à mon chevet. Il ne faisait pas trop noir dans la chambre puisque le réverbère de la rue y projetait suffisamment de clarté. J’appréciais grandement cette pénombre qui ne m’empêchait d’aucune façon d’admirer la peau blanche de Jo qui contrastait étrangement avec ses yeux et ses cheveux. Qu’elle était belle en cet instant !

- Ça va ? lui demandai-je en m’approchant d’elle.

- Très très bien, me répondit-elle comme dans un souffle.

Ces mots dits, elle commença à couvrir mon visage de baisers et, de ses mains libres, entreprit de détacher les boutons de ma chemise. Elle y réussit très bien et, en moins de temps qu’il faut pour le dire, je me retrouvai torse nu, tout à fait exposé aux caresses qu’elle me prodiguait avec générosité.

Je l’embrassai à mon tour, mais cette fois, en entrouvrant légèrement les lèvres, de sorte que ma langue glissa doucement sur la sienne, salivée à souhait. À partir de ce moment, il m’était devenu impossible de retarder plus longtemps l’érection de mon membre qui, en dépit de la pression exercée par mon pantalon, se dressa violemment. Jo sembla comprendre ce qui m’arrivait puisqu’elle dégrafa sans plus attendre mon jeans, faisant glisser imperceptiblement la fermeture-éclair de sa main experte. Mon sexe enfin se libéra de son étreinte et Jo, tout doucement, l’empoignât avec la paume de sa main, soucieuse de la délicatesse qui convient à un tel geste. Cependant, nous n’avions pas cessé de nous embrasser.

Puis, lâchant soudain mon sexe, Jo se releva et, rejetant ses cheveux noirs vers l’arrière, me dit :

- On se met sous les draps ?

Tout en prononçant ces mots, dans un mouvement unique, elle fit tomber son peignoir sur ses genoux, me dévoilant ainsi ses seins beaucoup plus énormes que je ne l’avais cru. Jamais de la vie je n’oublierai ce geste sublime entre tous les gestes. La vision de son corps dénudé, dont la blancheur immaculée se révéla en moi dans toute sa magnificence, ne me quittera plus. J’en avais le souffle coupé, ne pouvant plus proférer aucune parole tellement j’étais sidéré par ce mouvement d’une parfaite souplesse.

- Alors, on s’y met sous ces draps ? me redemande-t-elle.

- Oui, lui répondis-je dans un murmure à peine audible.

Acquiesçant docilement à la demande de Jo, je retirai ce qui me restait de vêtements, les fit glisser sous le côté gauche de mon lit et reprenai promptement position sous les couvertures. Puis je soulevai celles-ci et, en les entrouvrant, j’invitai Jo à venir m’y rejoindre, ce qu’elle fit sans se faire prier, venant se blottir dans mes bras. Et c’est alors que, dans cette chambre d’étudiant, à peine éclairée par la lumière diffuse du lampadaire de la rue du Havre que filtrait un rideau de fortune - une pièce de tissu fixée à la fenêtre par des trombones -, mais qui n’en avait pas moins pour effet de ne laisser subsister qu’une douce pénombre... c’est dans cette chambre-là, donc, au milieu de mes livres de littérature, de philosophie et d’histoire, que Giovanna, outrageusement belle en cet instant, m’inonda de ses chairs.

***

Désolé, amis lecteurs, de vous décevoir en ne vous décrivant pas en détail les ébats amoureux qui furent les nôtres au cours de cette nuit d’automne de l’an 1982, mais Jo, qui n’avait que vingt-quatre ans au moment de cette histoire, est aujourd’hui une personnalité en vue du pouvoir judiciaire qui fait régulièrement les manchettes des quotidiens montréalais. Et je ne voudrais pour rien au monde lui porter préjudice, et encore moins faire moi-même l’objet d’une poursuite en justice... Après avoir complété des études de droit, Giovanna a épousé son copain gérant qui brasse maintenant de grosses affaires dans le domaine du commerce de détail, ce qui ne l’empêche pas d’être aussi con qu’avant... J’ai cessé de la fréquenter quelques mois après notre sublime rencontre. Si je me suis permis, en toute impunité, de raconter ce moment privilégié de mon existence, c’est que plus personne ne l’appelle « Jo » depuis longtemps. Ni Jo ni Giovanna, d’ailleurs, puisqu’elle a francisé son prénom en « Johanne » dès qu’elle eût passé le Barreau.

Ce qui importe, c’est que cette nuit-là, Jo et moi, nous avons fait l’amour comme jamais, je pense, je l’ai refait depuis. Et mon corps vieillissant en porte à tout jamais le souvenir en lui.

1983, rév. juin 2005