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Une fille des nations d’autrefois

jeudi 16 mars 2006, par Jean-Claude St-Louis

Entendez-vous ma voix qui lance son appel dans le vent ? Ma voix derrière les cris aigus des enfants ? Mêlée à celle des hommes ? Lorsqu’elle s’élève en un chant ? Lorsqu’elle murmure une prière ? Mon rire qui jaillit après les larmes inévitables ? L’entendez-vous maintenant ?

Ma mère m’a appelée à elle avant ma naissance ! Elle m’a cherchée dans ses rêves et a supplié les esprits pour que son appel soit entendu. Après ma conception, alors que j’étais repliée sur moi-même en son ventre, les femmes plus âgées sont venues s’asseoir à ses côtés. Savantes en matière d’éducation des enfants, elles lui ont prodigué leurs conseils. Ma mère les a écoutées, car c’était pour elle et pour moi que les nations vivaient. Ainsi me fut donnée la vie !

À peine née, on m’a donné un nom par lequel je serai connue dans le cosmos. Puis on a chaussé mes pieds de mocassins, afin de symboliser le chemin que j’allais suivre dans ce monde physique. On m’a brandie dans les airs et présentée à l’aube. Je garde le souvenir de mains douces et chaudes qui se tendaient vers moi, caressant mon visage et mon ventre. Je garde le souvenir des mains qui me nourrissaient ; le souvenir de voix de femmes, de berceuses fredonnées à mes oreilles et de rires prodigués. Je garde le souvenir de yeux noirs et vifs qui plongeaient dans les miens, grand ouverts sous l’effet de la surprise et de la joie chaque fois que j’accomplissais quelque chose par moi-même ; des yeux qui me parlaient avec éloquence de ce que je suis : une fille des nations d’autrefois !

Les saisons passèrent et je devins une jeune fille. J’aidais ma mère et les autres femmes à rassembler et à préparer la nourriture. On me confiait les enfants les plus jeunes. Les personnes âgées, elles aussi réclamaient mon aide. Un jour, ma mère et ma grand-mère me dirent que j’aurais bientôt ma propre demeure. Je l’attendis car elles m’avaient toujours tenu le langage de la vérité absolue. J’attendis et me préparai. Quand la famille d’un jeune homme vint me chercher, je partis avec elle comme on m’en avait avertie. J’avais seize ans alors, et mon mari quatre de plus.

Au bout d’un moment, j’eus des enfants qui ressemblaient à leur père. Tandis qu’ils trottinaient ici et là, je confectionnais des vêtements pour eux, pour lui et pour moi. Lorsqu’ils étaient terminés, je fabriquais des poteries et des paniers. Mes mains étaient toujours actives, jamais lassées. Mes enfants grandirent pour vivre leur vie et, un jour, je me rendis compte que de nombreuses saisons s’étaient écoulées.

Ma vie a assez duré ! Sentir la douceur du souffle de mes enfants et les porter sur mon dos, voilà pourquoi j’ai vécu. Quand vint le moment de quitter le monde physique pour celui des esprits, j’avais été trop bien initiée pour en déplorer la perte. J’avais vécu autant qu’il est possible comme un élément de la famille cosmique sacrée, un élément du flot cristallin qui se perpétue à travers les âges. J’avais vécu pour voir mes arrière-petits-enfants brandis dans les airs et présentés à l’aube.

Maintenant je sais que l’existence n’a pas de fin et que mon moi spirituel a toujours vécu. Alors souvenez-vous de cela lorsque vous entendez ma voix dans le vent et que vous touchez les objets que j’ai fabriqués. Tout ici a été fait par amour ; l’amour des enfants, des nations de jadis et du grand rêve cosmique qui emplit l’univers et nous fait vivre !

L’esprit des indiens.

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Cette légende indienne a été inspirée par le magnifique livre d’Anna Lee Walters, L’esprit des Indiens ; traduit de l’américain par Danièle et Pierre Bondil. Tournai : Renaissance du livre, 1998, 117 p. (cote Dewey : 704.03 W235e)