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Fernand Dumont, un monument ! (1927-1997)

dimanche 19 mars 2006, par Jean-Claude St-Louis

C’est sur la côte de Beaupré, en face de l’Île d’Orléans, qu’est venu au monde, le 24 juin 1927, Fernand Dumont, fils d’ouvrier, qui allait devenir professeur, sociologue, philosophe, théologien et poète. Pour payer ses études, Fernand Dumont a travaillé dans les filatures de la Dominion Textile, qui dominaient l’estuaire de la rivière Montmorency, près de Québec. De ses propres aveux, c’est là que s’est enracinée sa pensée qui allait guider toute sa vie.

Fernand Dumont était un homme d’une grande fidélité, enraciné dans son pays, soucieux du présent et inquiet de son avenir. Cet homme simple a inspiré, dans le cœur de nombreux québécois, un sentiment d’estime et d’affection. Grâce à lui, nous avons appris à mieux réfléchir sur notre société.

Fernand Dumont était un souverainiste, profondément attaché au Québec, à sa langue et à sa culture. Il a trouvé les outils pour réfléchir sur la société québécoise ; pour aborder les questions vitales dont celles de la culture et de l’identité. En tant que philosophe et homme de science, il était conscient que le rêve souverainiste exigeait que l’on se dote d’un projet de société, fondé sur les principes de liberté et de justice. Fernand Dumont était souverainiste, non pas parce qu’il trouvait que la souveraineté apportait une réponse à toutes les questions, mais parce qu’il croyait que ce projet audacieux permettait aux québécois et québécoises, de se dépasser et d’être plus solidaires. Il considérait que la mondialisation devait se conjuguer avec la reconnaissance des multiples modes de vie, dans la diversité des langues et des cultures. À défaut de cette reconnaissance, le risque lui apparaissait grand de favoriser un esprit de fatalisme vis-à-vis les institutions ainsi que l’avènement des vastes empires.

Fernand Dumont était un défenseur de la langue française. Pour lui, la langue prenait une dimension qui allait bien au-delà de ce que la plupart des gens croyait. Selon Fernand Dumont, la langue n’était pas, surtout, une question de nationalité ; la défense de la langue comportait une dimension spirituelle. La langue qui sert à dire ; la langue, terreau nourricier ; celle qui, transcendant les affinités culturelles, va s’épancher tout simplement.

Fernand Dumont était un croyant engagé, tout en étant un croyant qui s’interroge. Il n’aimait pas se faire dicter ce qu’il devait croire. C’est ce qui explique que tout au long de sa vie, il a jeté un regard critique, tout en étant toujours constructif, sur son milieu de travail et sur les nombreux champs de connaissance qu’il a abordés. Ce regard critique s’est aussi penché sur la société en général, ainsi que sur la communauté chrétienne à laquelle il appartenait.

Fernand Dumont était un homme de foi, un homme en quête d’absolu qui cherchait à mieux comprendre sa foi. Citons un passage de son ouvrage « Une foi partagée » : « La foi n’est pas aveugle : d’un côté, tout nous convainc du déclin de notre existence. Notre vie conduit inévitablement au vieillissement et à la mort. Ceux qui nous ont quittés, ne nous font jamais signe par-delà le tombeau. Ce silence ne serait-il pas la preuve d’une rupture définitivement consommée ? Par contre, tout en nous est désir d’éternité, au point où viennent s’y joindre les autres désirs : l’amour qui n’est pas tout à fait comblé ; la justice, qui ne trouve pas les réalisations que nous attendons ; le savoir, qui est une soif inextinguible ; même la poursuite du pouvoir ou de la gloire, qui vise le dépassement des conquêtes auxquelles elle parvient. Nous voilà donc partagés entre la constatation évidente que nous sommes voués à la mort et la nostalgie également irrépressible de l’éternité. » (Tiré de l’homélie prononcée aux funérailles de Fernand Dumont, par Jean-Pierre Montmigny, sociologue et ami).

Fernand Dumont était un homme libre. Il a accepté d’entendre en lui et autour de lui, les questions « du bon sens ». Il a osé interpeller aussi bien les élus que les hommes d’Église. Il attendait d’eux rien de moins qu’une parole libre, critique au besoin, constructive toujours. N’en avait-il pas montré le chemin en participant à de nombreux colloques, recherches et commissions, et en publiant des ouvrages qui sont autant de manifestations d’une parole en liberté ?

Fernand Dumont était un homme vrai. Il n’a reculé devant aucune des tâches humaines qui s’imposaient à lui. Enraciné dans la classe ouvrière, il a assumé ses origines en les intégrant à son destin personnel. Ses dons, il les a mis au service des nouveaux défis que sa génération devait relever pour le bénéfice de toute la société québécoise.

Fernand Dumont était un homme accompli ; un homme de raison et de passion (Jean Bellefeuille).

Fernand Dumont était aussi un poète. Il s’exprime dans « La part de l’ombre : poèmes, 1952-1995 », dont voici quelques extraits :

« Je m’avance chargé d’une moitié de la terre
La maison est loin encore
Et la mort si proche »
(p. 125)

« Vient le temps où la brise n’a plus de secret
Où le givre a perdu sa douceur
Où la parole a tout ravi l’hiver

Alors l’homme grave se résume
Parvient au dernier labeur
Met à l’abri quelques rêves encore
Et livre les autres aux patients abatis »
(p. 185)

« A quoi servent les mots contre le temps
Sinon à s’engluer au froid du silence

Belle et tendre pourtant est la parole qui s’ébroue
Chair bouleversée par le désir de comprendre
Amoureux abandon qui se prend à ses mots
Nu et désirant comme le vol des oiseaux »
(p. 192)

Fernand Dumont était un nationaliste et il s’explique : « Nos pères, par la force des choses, ont dû pratiquer un nationalisme de « survivance ». Le temps est venu, pour nous, de pratiquer un nationalisme de « développement ». On ne peut aspirer à devenir souverain, culturellement, si l’on demeure dépendant, économiquement et politiquement. Ce n’est pas une quelconque vindicte envers l’Anglais qui fait de nous, en ce moment, des nationalistes. C’est l’insignifiante croissance de notre poids démographique au sein du Canada qui nous y contraint. Un peuple sans espoir et sans avenir se prolétarise et se défait. Le sort de la langue et de la culture est intimement lié à celui de la justice sociale. »

Citations :

« L’important, ce n’est pas tellement d’écrire sur le Québec, que d’écrire à partir du Québec. »

« Le refus de leur passé par les Québécois est susceptible d’avoir deux issues : ou bien nous deviendrons sans mémoire, sans identité ; ou bien nous remanierons notre mémoire en prenant charge de notre héritage. »

Ses titres :

Professeur à l’université Laval (1955).
Directeur du département de sociologie et d’anthropologie (1963).
Directeur d’Études, associé à l’École des hautes études de Paris (1965).
Directeur de l’Institut supérieur des sciences humaines (1967).
Directeur de la collection Sciences de l’homme et humanisme, chez HMH.
Codirecteur de Recherches sociographiques et de la collection : Histoire et Sociologie de la culture, aux Presses de l’université Laval.
Collaborateur à diverses revues dont : Maintenant, Relations, Liberté, Lumière et Vie, Communauté chrétienne, Esprit.
Président de la Commission sur la place des laïcs dans l’Église. Prépare avec Guy Fournier, le livre blanc qui donnera naissance à la loi 101.
Président et directeur scientifique de l’Institut québécois de recherche sur la culture de 1979 à 1989.
En collaboration avec Gilles Vigneault et Marie Laberge, rédige le préambule de la Loi sur la souveraineté du Québec en 1995.

Honneurs :

1969 : Prix Léo-Pariseau
1975 : Prix Athanase-David
1980 : Prix Esdras-Minville
1984 : Prix Jacques Rousseau
1990 : Prix Léon-Gérin
1990 : Médaille Gloire de l’Escolle
1992 : Officier de l’Ordre national du Québec
1992 : Prix Molson
1994 : Prix du Gouverneur général
1995 : Grand Prix du livre de Montréal (Genèse de la société québécoise)
1997 : Prix du Gouverneur général
1998 : Chevalier de L’Ordre de la Pléiade
Membre de l’Académie des lettres du Québec

Bibliographie :

Philosophie et Science de la Culture

Le Lieu de l’homme
La Dialectique de l’objet économique
Chantiers. Essai sur la pratique des sciences de l’homme
Les Idéologies
L’Anthropologie en l’absence de l’homme
Le Sort de la culture
L’Avenir de la mémoire

Études québécoises

L’analyse des structures sociales régionales
La Vigile du Québec
Genèse de la société québécoise
Raisons communes

Études religieuses

Pour la conversion de la pensée chrétienne
L’Institution de la théologie
Une foi partagée

Poèmes

L’ange du matin
Parler de septembre
L’arrière-saison
La Part de l’ombre

Mémoires

Récit d’une Émigration

***

Sources :

Dumont, Fernand. La part de l’ombre : poèmes, 1952-1995 ; précédé de Conscience du poème. Montréal : Éditions de l’Hexagone, 1996, 215 p. (cote Dewey : 841.54 D8931p)

Dumont, Fernand. La vigile du Québec ; présentation de Robert Leroux. Montréal : Bibliothèque québécoise, c2001, 239 p. (cote Dewey : 971.404 D893v)

Dumont, Fernand. Récit d’une émigration : mémoires. Montréal : Boréal, 1997, 265 p. (cote Dewey : 301.092 D893)

« Fernand Dumont 1927-1997, Hommage à un homme d’ici ». Relations, juillet-août 1997, no 632.