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Autodidacte

vendredi 24 novembre 2006, par Maurice Roth

Je me présente devant mon cahier, comme le jour de ma naissance.
Nu, les mains vides.
Le ventre creux.
Le crâne en acier.
Je n’ai plus rien à dire.
C’est tout ce que j’ai.
Je sais, je suis conscient de n’avoir rien dit de nouveau.
Je sais que je suis petit !
Je suis minuscule devant ma vie.
Devant la vie elle-même.
J’ai des frissons en regardant qui je suis par rapport à tout ce qui m’entoure !
Que puis-je écrire devant cette puissance, ce colosse ?
Tout ça continuera à vivre, à survivre, si j’écris ou n’écrirai pas !
Un autre être humain me remplacera, et voudra lui aussi écrire sur ces secrets de la nature.
Eux survivront !
Ils survivront malgré les guerres des hommes, malgré les désastres.
Eux qui étaient les premiers dans les mains de la création de DIEU.
Eux qui le seront jusqu’à la fin des temps !
Vous, toi et moi, nous sommes des papillons de nuit qui volettent dans l’espace jusqu’à la lumière qui s’éteint !
Il y en a eu des millions qui ont tenu des journaux, et il y aura encore des milliards après moi qui continueront à remplir des cahiers.
Mais eux, tout ce qui vit dans l’espace, sous la mer, sous et sur la terre vivront.
Eux continueront à voir le soleil et la lune.
Eux continueront des années et des siècles à attendre le printemps.
Mais tout ça, qu’est-ce que ça peut me faire ?
Un moi comme le mien, il n’y en a jamais eu.
Mon moi est unique !
Après moi, il n’y aura plus jamais un moi comme le mien !
C’est pour cela que je me présente, pour me faire entendre.
Je ne voudrais plus jamais être édité, étant vivant.
Mes mots, mes pensées, mes lettres, je les taille à coups de lancette.
Ça résonne dans tout mon corps avant d’être écrit.
Je n’écris pas, je parle, je crie !
Je parle avec moi-même.
Je parle pour éviter de craquer.
Je discute avec ma plume, pour parler avec quelqu’un !
Qui pourra comprendre cela ?
Surtout que mes pages n’ont rien de familier, l’une avec l’autre.
L’une est un clown, et l’autre est en deuil !
Pourquoi me dévoiler ?
Pourquoi être édité ?
Qui c’est en fin de compte ce Maurice ?
Qui c’est ce Moshé ?
Ce n’est sûrement pas une grande perte, pour qui que ce soit, de ne pas m’avoir lu !
Ah ! Tous ceux qui ont fini leur bac, et savent si facilement écrire !
Tous ceux qui ont connu les bancs des classes
À tous ceux qui ont eu des plumiers.
Des gommes et des taille-crayons.
Des cartables en cuir sur le dos !
Tous ceux qui savent par coeur réciter les fables de La Fontaine.
Tous ceux qui ont lu et étudié sur les bancs de l’université, les grands maîtres en littérature, en philosophie.
Tous ceux-là qui vivent à leurs heures exactes, et n’ont aucun retard.
Ceux qui sont allés à l’école maternelle à six ans.
Ceux qui ont fini leur bac à l’âge de 18 ans.
Ceux qui ont acquis toute leur instruction à l’heure exacte.
Je leur dis, surtout ne me lisez pas.
Vous n’arriveriez jamais à comprendre.
Vous ne comprendriez jamais quelle chance vous avez eu !
Vous ne pourriez jamais être un des miens. Vous êtes autres !