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Bref historique de la poésie hébraïque

vendredi 19 janvier 2007, par Michaël Adam

« Que tu es belle mon amie, que tu est belle ! Tes yeux sont des colombes derrière ton voile, tes dents un troupeau de brebis qui remontent de l’abreuvoir et tes seins deux faons, comme les jumeaux d’une gazelle. »
(Cantique des Cantiques, chap. 3)

L’oeuvre poétique hébraïque la plus ancienne et certainement la plus connue, car elle a été traduite pratiquement dans toutes les langues, se trouve dans l’Ancien Testament, notre Bible, où le premier poème « Le chant de la mer » (Exode, chap. 5) est une louange à l’Éternel qui engloutit les chars et les chevaux de Pharaon dans les abîmes de la Mer Rouge.

Un tiers environ des Écritures Saintes se présente sous une forme poétique, parmi lesquelles Le livre de Job, Les Psaumes du roi David, Les Proverbes du roi Salomon, les lamentations des grands prophètes et, bien entendu, le plus bel hymne à l’amour, Le Cantique des Cantiques, qui constitue la référence éternelle des poètes de l’érotisme et de la beauté.

Contrairement à la poésie classique des Grecs et des grands poètes de l’Occident, la poésie biblique ne s’exprime pas, en général, sous forme de rimes mais par un parallélisme d’idées, grâce à des métaphores puissantes et imagées. C’est une poésie lyrique, chantée avec accompagnement de tambourin, de lyre ou de flûte, mais également dramatique car elle relate très souvent des événements d’importance dont le caractère est presque toujours religieux. Dans l’Ancien Testament, c’est Jéhovah qui occupe la première place : le langage de la poésie hébraïque glorifie avec magnificence le Dieu d’Israël.

La poésie biblique trouve son inspiration dans les paysages du Moyen-Orient, riches par leur diversité : les cèdres du Liban, le désert de Judée, les eaux vives du Jourdain, la Mer Morte et la Mer Rouge, autant de lieux où va se forger l’histoire du peuple juif et celui de l’Occident chrétien. Depuis le 2e siècle environ, après la destruction du second Temple et l’exil à Babylone et en Espagne, l’hébreu cesse d’être une langue parlée, à part quelques exceptions. Néanmoins, tout au long des générations, il demeurera la langue liturgique des Juifs de par le monde.

La quête constante d’une identité culturelle propre aux Juifs va continuer de s’exprimer par une activité dynamique des Juifs du Moyen-Age. Dans l’Espagne du 14e siècle, sous l’influence de la littérature arabe, inspirée par la science, la poésie hébraïque est illustrée par trois grands noms : Moïse Ibn Ezra, Yehouda Halévy et Ibn Guevirol. La fameuse élégie de Yehouda Halévy : « Sion, ne souffres-tu pas le sort de tes exilés ? » a été récitée dans toutes les communautés juives de la diaspora.

La poésie hébraïque de notre long exil reflète des traditions bibliques associées aux influences étrangères des pays où les Juifs trouvèrent refuge. Qu’ils soient religieux, nationaux ou sentimentaux, les poèmes du passé expriment toujours la nostalgie d’un peuple pour sa terre. Cependant, la poésie hébraïque va connaître une certaine rupture avec l’expression lyrique traditionnelle au cours de la période des Lumières en Europe aux 18 et 19e siècles avec l’accès des Juifs à la citoyenneté et la sécularisation de la vie juive.

La naissance du sionisme politique et le retour effectif à Sion, au terme de 2000 ans d’exil vont restaurer la vie nationale juive en terre d’Israël où la poésie hébraïque va reprendre toute son ampleur. Les deux grands poètes de cette époque immigrés en Palestine au début du 20e siècle, sont Haïm Nahman Bialik et Saül Tchernikovsky. Leurs oeuvres expriment leur engagement dans le mouvement de renaissance nationale et le rejet de toute possibilité de survie de la vie juive dans les ghettos d’Europe de l’Est où sévissent les pogromes.

Bialik, le plus grand des poètes hébraïques des temps modernes a inspiré le mouvement nationaliste du renouveau juif. Sa poésie est à la fois un témoignage des événements de son époque et une réponse à ces événements. Les massacres meurtriers de Kichinev furent une preuve de plus que seul le retour à Sion constitue l’assurance de la survie du peuple juif. Ses poèmes épiques dans un hébreu parfait traitent de l’histoire juive. D’autres, purement lyriques, lui sont inspirés par l’amour et la nature.

Pour sa part, Tchernikovsky, auteur de poèmes lyriques et dramatiques, de ballades et d’allégories, a voulu transformer le juif traditionnel, brimé et pourchassé, en homme libre, digne et fier de lui-même, de son passé, de sa culture et de son ancien et futur pays. Bialik et Tchernikovsky représentent la transition de la poésie hébraïque antique à celle d’un homme et d’un style nouveaux.

Abraham Shlonsky, Nathan Alterman, Léa Goldberg et Ouri Tsvi Grinberg sont à la tête de la génération suivante, celle du plus meurtrier des génocides jamais perpétrés par des hommes, la Shoah du peuple juif, mais aussi celle de la création de l’état d’Israël. Ce groupe de poètes va réintroduire les mots de la langue parlée et les images locales dans la poésie hébraïque. Avec eux, l’hébreu du quotidien va ressusciter et jouir d’une souplesse et d’une richesse nouvelles, redevenant une langue vivante. Nombre de leurs poèmes sont aujourd’hui mis en musique et chantés par les Israéliens de tous bords.

Il aura fallu quatre mille ans de patrimoine et de culture juives, un siècle de sionisme, la Shoah puis, enfin, la création de l’État d’Israël pour l’élaboration d’une poésie hébraïque moderne dotée d’une identité propre.

Après Léa Goldberg, la seconde grande poétesse hébraïque est Rachel Bluwstein, décédée en 1931 qui jeta les bases de la poésie féminine des temps modernes.

Puis après la déclaration de l’état d’Israël en 1948 vinrent les poètes dont l’hébreu, pour la première fois depuis deux mille ans, est la langue maternelle : Yehouda Amichaï, Nathan Zach, Dan Pagis, David Avidan, et la liste est longue.

Yehouda Amichaï, décédé en 2000, était un fanatique de la paix. Il était le premier poète de l’opposition au pouvoir qui a écrit :

« Combien de temps encore vont-ils poser
sur nous leurs pactes d’angoisse,
leurs traités de désespoir ? »

Amichaï est un prophète moderne, un poète engagé, le poète des gens du peuple en une époque de haine et de violence où Israël et Ismaël s’entretuent avec la complaisance de leurs dirigeants.

Le peuple de la Bible a donné au monde les bases des trois grandes religions monothéistes. Sa langue, l’hébreu, constitue pour ces trois religions un trésor de littérature et de poésie. La poésie hébraïque est un long fil ininterrompu, tendu depuis les temps bibliques jusqu’à nos jours. Aujourd’hui, elle se forge un nouveau lexique qui viendra remplacer la douleur par l’espoir et la paix.