Accueil > Littérature > Comptes rendus > Les garçons (Henry de Montherlant)

Les garçons
(Henry de Montherlant)

samedi 17 mars 2007, par Daniel Ducharme

Henry de Montherlant fait partie de ces écrivains français qui, à l’instar de François Mauriac, de Julien Green et de quelques autres, sont tombés dans l’oubli. Pourtant, il aborde des sujets très actuels, comme les relations entre les hommes et les femmes et, dans le cas des Garçons, entre les hommes entre eux. Et ces sujets, il les aborde de manière très originale. Certes, du point de vue de l’écriture proprement dite, il ne passe sans doute pas la rampe des exigences du lecteur contemporain. À l’ère du Web, ce gros roman touffu, assez peu linéaire et dont l’intrigue est plutôt mince, a de quoi décourager les habitués du zapping, du quick reference et des hyperliens. Mais cela n’a guère d’importance dans le contexte d’une œuvre comme Les garçons, car Montherlant écrit bien, très bien même, dans un style imparable qu’on ne peut que lui envier, peu importe l’âge que nous ayons.

Les garçons est un roman de collège, un roman qui raconte les amitiés particulières entre des garçons de douze à seize ans, d’une part, et entre les hommes chargés de les éduquer (supérieur, préfet d’études, enseignants, surveillants) et ces jeunes garçons, d’autre part. Pour écrire ce roman, Montherlant s’est inspiré d’un événement de sa propre vie : en mars 1913, il est renvoyé du collège pour cause de pédérastie. Cet événement devait le marquer à jamais puisque Les garçons, écrit près de soixante ans plus tard, représente en quelque sorte l’œuvre d’une vie, l’œuvre par laquelle un homme ou une femme ressent le besoin impérieux de comprendre, d’expliquer, voire de justifier, un pan de son existence avant de tirer sa référence.

Dans Les garçons, Alban de Bricoule décide de mener une « réforme » de son collège où règne l’indiscipline. Pour ce faire, il met à jour le système de « protection » qui règne dans cette école, système qui permet aux élèves de quinze ou seize ans de « prendre soin » des plus petits. Ce qu’il faut comprendre ici, c’est qu’Alban ne dénonce pas les amitiés particulières entre les garçons, mais plutôt le but poursuivi par ceux qui les orchestrent, notamment Linsbourg et sa bande. Bien qu’il ne soit écrit nulle part que ce but est le plaisir sexuel, le lecteur le devine aisément. Au collège, Alban s’éprend du petit Serge Souplier qu’il n’hésite pas à embrasser à pleine bouche avant de se livrer à divers attouchements. Malgré cela, il veut réformer le système de protection de manière à ce que le but ultime de ces relations ne soit pas le plaisir comme tel, mais l’éducation des petits ou, plutôt, leur « élévation spirituelle ». Pour ce faire, il croit obtenir l’appui du supérieur et du préfet d’études, mais sa tentative échoue et il est exclu du collège. Ses efforts ouvrent néanmoins les yeux du directeur qui prend le relais de son élève et rétablit l’ordre dans son établissement. Ainsi tout le système de protection est démantelé avec le renvoi du supérieur, du préfet d’études, de deux enseignants, d’un surveillant et de près de soixante élèves...

Le roman aurait pu s’arrêter là mais, contre toute attente, il se poursuit encore pendant quelque 200 pages au cours desquelles Montherlant raconte ce qu’il advient des principaux personnages du récit dont la plupart ne se remettront jamais de l’amour perdu des garçons. En effet, à l’instar de Montherlant lui-même qui ne s’est jamais marié, aucun des personnages ne finit comme la plupart de ses contemporains, c’est-à-dire époux, pères de famille, etc. Par la bouche du supérieur du collège, Montherlant va même chercher une justification biblique à l’amour des garçons : « Pour le supérieur, il y avait les garçons de dix à vingt ans ; ensuite, ils étaient soldats, coureurs, fiancés, mariés, importants. Ils étaient le monde, c’est-à-dire ce que Jésus a maudit ». De plus, il va jusqu’à décrire l’apôtre Jean, le plus jeune des évangélistes, comme le préféré de Jésus. Ce dernier l’a embrassé à plus d’une occasion quand Jean posa la tête sur son épaule... Pour l’auteur, le collège est le lieu de toutes les rencontres, de toutes les amitiés, un peu comme à la guerre. « Toutes les amitiés qui ont été retenues par l’histoire ont pris naissance au collège ou sur les champs de bataille », écrit-il en fin de roman.

Doit-on lire Les garçons de Montherlant ? Oui, sans aucun doute, car la lecture de ce roman permet de saisir le contexte, non pas de l’homosexualité, que l’on ne choisit pas, mais de celui de garçons, exaltés par les valeurs viriles de la civilisation gréco-romaine que l’on propageait dans les collèges dits classiques de l’époque, aux prises avec la tentation du plaisir charnel et de la difficulté de l’assumer dans un milieu hyper contrôlé, étouffant, un monde sans liberté. Pour le reste, je laisse le lecteur en juger.

Henry de Montherlant est né en 1896. Issu d’une famille noble, il se consacre très tôt à l’écriture. Après s’être fait refuser deux romans (Le Songe et Les Bestiaires) par neuf maisons d’édition, il est publié à compte d’auteur. Il accède à la reconnaissance avec Les célibataires (1933) qui reçoit le Grand Prix de l’Académie Française. À partir de 1936, son cycle des Jeunes Filles décrit avec une très grande acuité le sentiment amoureux et la difficulté d’aimer. Les Jeunes filles est sans doute la série de romans la plus connue de cet auteur unique en son genre.

D’aucuns racontent qu’Henry de Montherlant est un homosexuel qui a toujours refusé de sortir du placard. Possible. Chose certaine, sa vie est marquée par l’exaltation de valeurs « viriles » comme le sport, la tauromachie, les voyages périlleux, etc. En 1962, fait étonnant, il est reçu à l’Académie française sans qu’il ne se porte candidat. Sa santé ébranlée, il se suicide en 1972.

Outre Les garçons, Henry de Montherlant a publié deux romans sur la jeunesse d’Alban de Bricoule dont Le songe (1922) et Les bestiaires (1926). Quant à la série des Jeunes filles, elle comporte les titres suivants : Les jeunes filles (1936), Pitié pour les femmes (1936), Le démon du bien (1937) et Les lépreuses (1939). Il a également publié d’autres romans dont les plus connus sont : Les célibataires (1934), Le chaos et la nuit (1963) et Un assassin est mon maître (1971). Henry de Montherlant a également écrit pour le théâtre, mais je vous fais grâce de l’énumération des titres de ses nombreuses pièces.

La très grande majorité des œuvres de cet écrivain sont disponibles aux éditions Gallimard, notamment dans la collection de la Bibliothèque de la Pléiade et en poche dans Folio.

***

Montherlant, Henry de. Les garçons. Paris : Gallimard, c1968, 1998.