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Gastronomie schizophrène

mardi 16 décembre 2008, par Michaël Adam

Amis du terroir, paysans et villageois, citoyens de notre chère nation
Laissez-moi vous conter le terrible dilemme vécu par l’un des vôtres
Qui, pour des motifs imposés à son peuple par de mauvais apôtres,
Dût un jour abandonner Notre-Dame de Paris pour celle de Sion.

Je ne vous dirai pas tous les déboires que fait subir cette double allégeance
Je ne vous parlerai que de la plus cruelle, la plus sournoise des souffrances
Causée par tant d’habitudes gastriques contractées en douce France
Patrie du plus exquis des arts, comme en témoignent le goût et l’intelligence.

Le pain est au français ce que le riz est au chinois, voilà une vérité première,
Et vos ancêtres les Gaulois étaient déjà épris de coq au vin, peuchère !
Pourtant, les miens écrivirent, longtemps avant l’avènement de la cuisine cachère,
Que le bon vin réjouit le coeur de l’homme, et cela dès que fut la lumière !

Bien avant que Marianne ait vu le bon Henri mettre au pot la poule que j’aime
Au temps où coulaient le lait et le miel, Lot fit aussi couler le bon vin
Lorsqu’il organisa le festin où furent cuits les premiers pains sans levain
Dans la ville dont il ne reste aujourd’hui qu’une statue de sel gemme.

Si c’est au moine Dom Pérignon que le champagne doit sa réputation
Si des mets Fauchon divulgue de par le monde les plus grands noms
C’est aux filles audacieuses de cet ancêtre que vous devez votre renom
Car jadis elles firent boire leur père pour conserver tradition et filiation.

Ce sont bien les crus de vos châteaux qui savent flatter nos palais
Mais la manne, la caille aux raisins et le premier gigot de pré-salé
Furent offerts aux Ministres de la Volonté Divine qui surent les arroser
De ce vin de Judée, issu des rives d’une mer aujourd’hui morte et salée.

Mais de toutes nos traditions ancestrales il ne reste que le pain Azyme
Le chiche-kebab, le felafel et la carpe farcie, pour les jours de festivités,
Et bien que ces aliments suffisent à la sécrétion de mes enzymes
C’est le homard et la truffe que je languis d’entre toutes les spécialités.

Mais, compagnons de culture, je dois vous faire cet aveu :
Le climat qui règne au pays des prophètes n’est pas toujours à mon goût
Aussi, en attendant la blanquette et le bourguignon, je me suis résigné au ragoût
Car c’est une table et non un siège que souhaite le savarin de mes voeux.

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Si chez vous la poire pochée, la bombe et la grenade font le festin
Dans ce pays qui est le mien elles ont encore une connotation infâme :
Le Croissant et la Baguette s’étripent et n’épargnent pas les femmes,
Les Pavés sont des pierres, et la Religieuse n’est jamais une Tatin.

Entre-temps, camarades, je m’évade en rêvant de boudin et de saucisson,
Contemplant, l’eau à la bouche, les boîtes vides de ma camembérothèque
D’où émane l’odeur de lait cru, moulé à la louche, près de ma bibliothèque,
Et je sens sur la langue un petit goût normand qui court dans un frisson.

Languissant ma campagne natale, mon village et son Beaujolais,
La France, jusqu’à mon dernier repas, restera pour moi, Juif errant,
Ce pays de cocagne où il fait bon tâter et déguster le goût inhérent
De la vie qui fait vibrer en chantant le coeur et les papilles des exilés.