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David et Goliath

mercredi 27 juin 2007, par Michaël Adam

Ahmed est blotti contre moi. Je sens son petit corps frêle qui grelotte d’effroi. Sa respiration, chaude et rapide, mouille mon front déjà humecté par la sueur et la peur. La succession des bruits et des claquements secs qui crépitent et ricochent dans l’air irrespirable irrite la gorge et le coeur. L’immense bloc de béton qui nous protège encore tant bien que mal fume comme la roche des enfers, atteinte par la multitude des projectiles qui viennent s’y fracasser. Des balles perdues - pour ceux qui ne les reçoivent pas - sifflent autour et au-dessus de nous. Mes oreilles aussi sifflent, mais je n’entends plus l’impact des balles, ni leur musique fulgurante qui fend l’atmosphère dense et opaque qui nous sépare d’un ciel que l’on ne voit plus...

... Ahmed fait partie de ces petits êtres malchanceux pour qui la vie a décidé qu’ils n’auraient pas d’enfance. Il est né puis a vécu dans un grand camp, loin des villes attrayantes traversées par de larges avenues illuminées, bordées d’arbres et de boutiques qui font espérer tous les plaisirs et les surprises. Ahmed est né puis a vécu loin des maisons coquettes où les enfants choyés font des rêves d’enfants, où il fait bon sentir les odeurs de pain frais et le parfum des jeunes femmes élégantes qui déambulent en souriant. Ahmed est né puis a vécu dans un taudis de terre cuite par un soleil brûlant qui jamais n’y pénètre mais qui dessèche l’égout fétide qui coule à ciel ouvert entre les impasses étroites...

... Le vacarme est assourdissant, à tel point que l’on entend à peine les hurlements, de terreur ou de rage, poussés par la foule des adolescents haineux et furieux qui s’agitent face aux soldats bien protégés derrière leurs barricades blindées et fortifiées. Les détonations des balles et des grenades lacrymogènes sont perçues comme des murmures. Le sol carbonisé, jonché de pierres fracassées, de carcasses de véhicules carbonisés et de pneus brûlés, exhale une odeur de ravage et de désolation. La haine est partout : sur les drapeaux incendiés, dévorés par les flammes, dont les lambeaux tombent à terre en larmes de feu. La haine déforme les visages qui cherchent, dans le viseur de leur fusil, le petit disque noir au coeur de la cible humaine qui fait valser sa fronde. Elle est partout, la haine, même dans l’odeur âcre qui plane au-dessus de cette ville dévastée par la violence fratricide de ses habitants que, de part et d’autre, on considère comme des occupants...

... Ahmed a toujours été un artiste, un héros en gerbe : il a joué la comédie de sa propre vie, celle de l’existence trop simple, presque inutile, d’un enfant malchanceux, né dans un grand camp de réfugiés, entre deux ruelles étroites. Il n’a rien connu d’autre que l’odeur de la pauvreté et celle des immondices et de l’humiliation qui ont imprégné l’atmosphère toxique de sa trop courte jeunesse. Moi aussi, en d’autres lieux, en d’autres temps, j’ai passé une partie de ma jeunesse dans un camp, plus terrible encore que celui d’Ahmed. Moi aussi j’ai connu cette amère frustration qui ronge le coeur au vu des soldats propres et élégants qui vous regardent du haut d’un uniforme qui crie l’insolence et l’arrogance. Je le sais : il n’y a qu’un pas de la pauvreté à la haine, de la condescendance à la haine. Il n’y a qu’un pas aussi de l’oppression à la haine. Malheureusement, les rescapés du plus grand des massacres, dont je fais partie tout comme ceux des camps, ont tendance à oublier le prix de la vie et celui de la liberté. Les hommes, je crois, restent toujours prisonniers de leur complexe de supériorité et de leurs croyances ancestrales qui marquent à jamais leur façon de penser et de considérer autrui...

.... Les cocktails Molotov pleuvent et tombent à terre en étalant une langue de feu étroite et allongée qui court puis rampe en menaçant, avant de s’éteindre doucement. Des adolescents au regard fielleux, courageux ou inconscients, font tournoyer leur fronde ou rouler, en direction des soldats, des pneus enflammées ressemblant à des cerceaux de feu qui dansent en claudiquant. L’air est lourd, chargé de gros nuages de fumée noire et grise, épaisse et étouffante. Une odeur de poudre et de pierre brûlée, mêlée à celle du gaz lacrymogène, pénètre dans la gorge et l’irrite. Là, entre les décombres d’une maison détruite, un garçon qui ressemble à Ahmed est allongé sur les pierres fumantes. Sa jambe, atteinte par une balle, saigne. Il hurle de douleur. Une dizaine de camarades accourent aussitôt pour le soigner et l’encourager...

... Ahmed et ses camarades n’ont jamais eu de jouets, ni le temps d’aller à l’école. Enfants d’une société aveuglée par la pauvreté et la misère, par la haine et l’humiliation, c’est avec le feu qu’ils jouent aujourd’hui, au temps où David est devenu Goliath...

... Ahmed est blotti tout contre moi. Je sens son petit corps frêle qui grelotte d’effroi. Sa respiration, chaude et rapide, mouille mon front déjà humecté par la sueur et la peur. La hausse du fusil cherche le petit disque noir de la cible en carton des entraînements. Ahmed apparaît dans la ligne de mire. Moi aussi j’ai été dans un camp, moi aussi j’ai eu peur en voyant les fusils, pourquoi l’ai-je oublié, précisément en cet instant ?...

... Tu meurs, Ahmed, parce que les hommes n’apprennent rien de leur propre histoire. Tu meurs parce que les hommes vendent des idées et des armes. Tu meurs parce que la haine et la violence ne meurent jamais. Tu meurs parce que les intégristes, de part et d’autre, disent aux enfants que les pierres sont plus sacrées que la vie elle-même. Tu meurs parce que personne n’a le courage de dire : « Arrêtez ! »...

... La pointe du guidon se braque maintenant sur le petit disque noir de la cible en carton des entraînements. Ahmed est là, tout proche de moi. Je sens son petit corps frêle qui grelotte d’effroi. J’ai appuyé sur la gâchette, en deux temps, comme on l’apprend aux entraînements...

... Ahmed n’a plus peur. C’est moi qui tremble maintenant.