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Le grand écart

jeudi 25 octobre 2007, par Michaël Adam

Le soir tombe sur la gare. Le reflet rougissant d’un soleil fatigué d’être de plomb scintille sur le métal des rails. Samuel, comme toujours trop en avance, souffrait les derniers instants d’une pénible attente. Il recherchait dans ces imminentes retrouvailles force et énergie. L’odeur de la gare, le tableau où les horaires défilaient au fur et à mesure d’un départ ou d’une arrivée, ces gens autour de lui sur le quai, ceux qui allaient prendre le train et ceux qui, comme lui, repartiraient accompagnés, le troublaient et le déséquilibraient.

19:30... Quarante minute encore... Samuel jeta un regard en direction de l’horloge électronique qui crachait minutieusement ses minutes par à-coups tremblants, lents et saccadés. Le temps et sa grande aiguille parcimonieuse lui donnaient la frustrante impression de gagner ce qui pour lui était une perte : Allez, bouge, avance déjà, plus vite... Les reflets sur les rails s’évanouissaient maintenant au loin et s’allongeaient en éclairs brillants à proximité du quai illuminé par les lampes et les néons... Quarante ans...

Quarante ans d’écart... Les voies de la gare, maintenant avalées par l’obscurité, s’entrecroisaient et se fuyaient, comme les voies de la réalité et celles de son imagination qui l’entraînaient une fois de plus dans le rêve, cette protection qui faisait écran entre lui et les absurdités, entre lui et les déceptions. Dans ce monde de violence et de vulgarité où il était lui-même surpris d’avoir réussi à survivre pendant plusieurs décennies, il avait su trouver, malgré sa grande sensibilité, un équilibre relatif mais appréciable dans cet univers culturel où tout élan du coeur est en général considéré comme un syndrome, comme une anomalie...

19:38... L’attente se faisait insupportable. La grande aiguille, elle aussi fatiguée de son interminable marche en rond, le bravait avec arrogance... Quarante ans d’écart... Depuis qu’il avait rencontré cette jeune femme, sa vie avait entièrement changé. Elle lui avait donné ce qu’il avait toujours cherché en vain : de l’attention, de la considération, de l’admiration - qui s’étaient embrasés en passion partagée devenue aujourd’hui de la tendresse. Quarante ans...

Samuel l’avait aperçue pour la première fois lors de son déménagement au coeur de la ville. Elle habitait l’immeuble d’en face. Il la voyait partir chaque matin, pétillante de jeunesse, dandinant dans sa mini-jupe, la démarche sautillante, les cheveux au vent, jeune fille aux allures de femme : jamais il n’aurait pensé qu’elle le remarquerait, qu’un jour ils s’aimeraient...

19:45... La patience aura toujours raison des défis jetés par les longues et cruelles attentes : Samuel avait appris à en faire l’antichambre de la délivrance... Quarante ans - un bail, toute une vie !...

Le hasard les avait fait se rencontrer plusieurs fois sur le chemin du retour. Un échange de banalités, une sympathie naissante, des questions hésitantes et retenues au début, qui devenaient plus précises de rencontre en rencontre. La jeune fille au visage d’adolescente avait terminé ses études de journalisme et elle travaillait depuis peu à la rédaction d’un journal local. Samuel avait pris la douce habitude de l’accompagner le matin aussi, et il savourait chaque instant de ces marches communes qui ouvraient et clôturaient le quotidien de journées parfois longues...

19:52... Les gens, entassés sur un quai devenu trop étroit pour contenir la foule, prenaient leur mal en patience, lisant, rêvassant. Certains s’approchaient trop près de la voie, ce dont Samuel avait toujours un peu peur...

Un soir enfin, il osa l’inviter à dîner au restaurant. À sa grande surprise, elle accepta immédiatement. Ce fut une soirée inoubliable... Un bon vin chaleureux facilita la conversation qui se fit de plus en plus tendre. Elle avait mis une robe légère, couleur bleu-ciel, qui se mariait parfaitement avec ses yeux d’un bleu éclatant. Ses cheveux noirs relevés contrastaient avec la clarté de son visage et soulignaient ses traits fins. Quarante ans d’écart...

19:59... Encore douze minutes. Un mouvement d’impatience fit onduler la masse humaine. Quarante ans : c’était plus qu’il n’en fallait pour tout gâcher...

Cependant, les jours passaient et la délicieuse complicité qu’il entretenait avec la charmante jeune fille était devenue une sorte d’engagement. Pour le jour de son anniversaire, il avait été invité chez elle. Elle lui avait préparé un dîner royal et après le repas, elle lui offrit une montre qu’il se promit de porter pour le restant de ses jours à la place de son vieux chronomètre désuet. Puis, dans un élan spontané, se dressant sur la pointe des pieds, elle lui avait passé le bras autour du cou et lui avait donné sur chaque joue une bise retentissante dont Samuel sentait encore le goût et la fraîcheur. Il sentit aussi la pointe de ses jeunes seins arrogants qui l’aiguillonnaient à la hauteur du thorax. Lorsque l’étreinte fut quelque peu relâchée, les yeux de Samuel glissèrent dans le corsage léger de la jeune fille. Il fut ébloui par la blancheur de cette si jeune poitrine dont il devina avec un certain picotement l’aréole bronzée, surmontée d’un bourgeon de rose... Quarante ans !

20:04... Dans sept minutes elle sera là : une éternité à attendre encore. Mais que sont sept minutes comparées à quarante ans. Avec elle, tout sera bientôt oublié... Puis c’était lui qui lui avait préparé un repas chez lui, dans son nouvel appartement.

Toute la journée qui avait précédé cet événement, il avait maintes fois élaboré le scénario de cette rencontre, la mise en scène de ce rendez-vous crucial et inoubliable dont il serait le héros. À son émotion s’ajoutait la peur de décevoir. Quarante ans d’écart...

Le coeur et le cerveau peuvent vieillir, mais les pensées et les sentiments eux ne vieillissent jamais : c’est le temps qui marque la chair et, partant, le désir par lequel il se sentait pourtant embrasé...

Puis ce fut le tourbillon. Samuel avait ressenti une griserie inconnue lui parcourir le corps. Soudain, il n’y avait plus d’injustice, il n’y avait plus ce grand écart de quarante ans qui aurait pu les séparer. Sa virilité était flattée par cette jeune beauté qui lui offrait son sourire et sa crinière noire qui tombait sur le bas de son dos. Elle lui donnait sans réserve sa tendresse, son corps et sa chaleur. Avec elle, le passé et l’avenir ne se confondaient pas : ils n’existaient plus. Il n’y avait plus de rêves, ni de souvenirs du passé, il n’y avait qu’un présent qui sentait bon le parfum de sa peau qui vibrait. Il n’y avait rien d’autre qu’une profonde et commune plénitude : le vieil homme avait retrouvé ses forces d’antan. Ils étaient tous deux indissolublement liés et ne formaient plus qu’un tout dans le temps et dans l’espace, dans un présent qui ne laissait rien, ni devant ni derrière. Samuel jeta un regard sur la montre qu’elle lui avait offerte...

20:10... Une minute encore, une minute encore pour revivre... Et c’est alors qu’elle avait dû partir dans le nord du pays pour se première mission de correspondante à un congrès international...

Dans l’alcôve, la lumière filtrait des halos diffus qui dansaient en créant des lignes harmonieuses, sur un fond de pastel tendre. Le rêve et la réalité s’épousaient enfin. Le présent s’affirmait et s’insinuait dans tous les pores de sa peu. Tout comme les couleurs, tout comme le mouvement et les odeurs, le présent devenait paysage et Samuel en épousait le relief : un présent fait de rondeurs moites et douces, pleines d’agréables surprises. Le fossé avait disparu : quarante ans étaient soudain engloutis, disparus. C’était une plaine d’ondulations imprégnées de senteurs humides et suaves qui grisaient les sens, à l’intérieur desquelles Samuel glissait doucement, triomphalement, en cueillant la fleur odorante d’une volupté libératrice...

20:11... Ça y est : le train s’arrête enfin dans une secousse métallique qui crisse et grince dans une sorte de long et pénible hurlement... Les yeux de Samuel courent comme des roulements à billes de part et d’autre de la longue rame... Son coeur bat comme il avait toujours battu pour elle... quarante ans...

La voilà, elle est revenue. Elle descend lentement du wagon, vêtue d’une robe légère, couleur bleu-marine, la même qu’autrefois, et ses cheveux sont coupés court. Son visage sillonné de fines rides est tendu vers l’avant, le cherchant parmi la foule, les yeux bleus grand ouverts par l’angoisse de ne pas le retrouver. Il l’aperçut le premier et soupira, soulagé.

La main tremblante de la voyageuse se tendit vers Samuel qui la prit dans la sienne, tout ému. Une brève étreinte sur le quai puis, pour rompre le silence, Samuel demanda :

— « Tu ne vas pas prendre froid, comme ça, sans lainage ? »

Les traits tirés par la fatigue évidente d’un long voyage, sa compagne tant attendue s’impatienta :

— « Ça fait quarante ans que nous sommes mariés, Samuel, et chaque fois que je reviens de chez nos petits-enfants, tu me poses la même question. Allez, aide-moi plutôt à porter la valise et raconte-moi ce que tu as fait pendant ces trois jours... »