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Poésie québécoise

mercredi 30 avril 2008, par Jean-Louis Millet

Grâce à Chartrand Saint-Louis et à Albert, je suis entré en possession de l’anthologie de la poésie québécoise de Laurent Mailhot et Pierre Nepveu paru chez Typo en 2007.

Comme je pratique d’ordinaire avec ce type de recueil, j’ai commencé... par la fin !

Je veux dire par là que j’ai commencé par les poètes nés de mon année de naissance à nos jours (enfin presque, disons en l’occurrence 1980.)

Sont venus ensuite ceux des années précédentes et ainsi de suite...

Peu de poètes québécois sont connus en France. Il faut dire que bien peu de poètes français le sont aussi !!! Bien sûr, il n’en est pas de même des chanteuses et chanteurs québécois mais là, n’est-ce pas nous touchons au business alors les moyens de promotion pleuvent tant et plus, plutôt plus d’ailleurs...

Donc, après cette belle et réelle découverte, j’ai éprouvé le besoin de faire un tri - horrible terme - dans ce que j’avais ressenti et d’organiser le résultat de ce screening au feeling...

C’est ce que le Portail d’Albert vous propose aujourd’hui dans ses pages. Je ne voudrais surtout pas que vous, concitoyens de ces auteurs, y voyez à mal. C’est juste l’expression d’une rencontre et non d’un jugement, rencontre tout à fait influencée par le pré-choix des "anthologistes" et par le moment de mes lectures car celles-ci se sont bien entendu étalées dans le temps et ne peuvent avoir été jugées à la même aune ; certains de ces choix ne sont pas exempts d’une certaine tentation de l’exotisme, exotisme des cultures, exotisme des mots, exotisme des spécificités..., mais qu’est-ce que la poésie sinon un voyage au pays de l’autre...

Poésie québécoise (1800 à 1880)


*


Octave Crémazie


C’est le premier novembre. Au fond du cimetière / on
entend chaque mort remuer dans sa bière / le travail des
vers semble un instant arrêté...


*


Albert Lozeau


Un grand désir d’absence et de détachement, / un
voeu profond de n’être plus, infiniment, / s’emparent
bientôt d’elle...




Poésie québécoise (1880 à 1920)


***


Rina Lasnier


... toute la race du sang devenue plancton de mots à et
la plus haute mémoire devenue cécité
vague ;


Pierre à musique à la face des morts à
frayère frémissante du songe et de la
souvenance...


... les mots ne se presseront plus à la pariade des sons
à mais la seule mélodie fluente aux doigts


ni ne passeront les paroles en armes au chaos du cri à
mais le seul rythme rangé sous le talon
imperturbé.


Lente tapisserie à mailles d’étoiles
filamenteuses, / léger roulis de prodiges descellés
de la pierre du jour ; / saison du corps et du lieu de l’amour
ensemble disparus, / légère incarnation de la
mémoire passant à ses baumes blancs.


***


Jean Narrache


J’parl’ pour parler pas rien qu’pour moi, / mais pour tous les
gars d’la misère ; / c’est la majorité sur
terre, / j’prends pour eux autr’s, c’est ben mon droit.


...


J’parl’ pour parler ..., j’parl’ franc et cru, / Parc’ que moi,
j’parl’ pas pour rien dire / comm’ ceux qui parl’nt pour s’faire
élire... / s’ils parlaient francs, ils s’raient
battus !


J’parl’ pour parler... Si j’me permets / de dir’ tout haut c’que
ben d’autr’s pensent, / c’est ma manièr’ d’prendr’ leur
défense : / j’parl’ pour tout ceux qui parl’nt
jamais !


***


Alain Grandbois


... je suis seul et nu / je suis seul et sel / je flotte
à la dérive sur la mer...


Laisse moi ne plus te voir // pour ne pas voir dans
l’épaisseur des ombres / lentement s’entrouvrir et tourner /
les lourdes portes de l’oubli.


J’ai vu et je me tais / et ma détresse est sans
égale...


... nul ange ne soutient plus / les parapets des
îles...


***


Saint-Denys Garneau


Rompu mes nerfs comme un câble de fil de fer / qui se
rompt net et tous les fils en bouquet fou / jaillissent et se
recourbent, pointes à vif...


Les liens de nos étreintes tombent d’eux-mêmes / et
s’en vont à la dérive sur notre couche...


Après la clarté du marbre / les premiers gestes de
nos cris / et soudain le poids du sang...


... un grand couteau d’ombre / passe au milieu de mes
regards...


**


Alfred DesRochers


J’entends pleurer en moi les grands espaces blancs...


L’alcool veine leur teint hâlé de
sang-dragon...


*


Rosaire Dion-Lévesque


Je marche, je mange et je bois, / je fais l’amour et je dors, /
je jouis de la vie / et je jongle avec la mort.


*


Robert Choquette


La ville était en moi comme j’étais en elle !
/ essor de blocs ! élans d’étages !
tourbillon / de murailles qui font chavirer ma prunelle !


*


Anne Hébert


... nous t’invoquons, ventre premier, fin visage d’aube passant
entre les côtes de l’homme la dure barrière du
jour...


*


Alphonse Piché


Doux soleil d’hiver


quelques notes de Schubert


grignotent le coeur



Poésie québécoise (1920 à 1934)


***


Gilles
Hénault


Les mots comme des caillots de
sang dans la gorge / les mots jetés à pleine figure
/ les mots crachats / les cris qui sourdent des rochers du silence
/ ces mutismes de silex.


Les signes vont au silence /
les signes vont au sable du songe et s’y perdent...


L’homme dans le mitan de son
âge ne sait plus / de quelle rive lui vient la vie.


Le paysage est vernissé
de verglas / couvert d’idéogrammes et nul n’y peut
vivre...


Hier
est porte close


***


Maurice
Beaulieu


... onaniste en parole, homme
d’anathème et d’interdit, je vous étrange !


... Mes mains, mon désir.
Loup bondissant à l’horeb de loess...


... Je
parle d’une joie d’émeute dans mon sang. La haute nue
révolte gagne chaque atome de ma glaise. Il saillit de mon
sexe une humide saveur. Je nomme joie la violence et la dure de
mon corps.


***


Gaston
Miron


... un pitre aux larmes
d’étincelles et de lésions profondes...


... constelle moi de ton corps
de voie lactée / même si j’ai fait de ma vie dans
un plongeon / une sorte de marais...


... je vais mourir vivant dans
notre empois de mort


... devant les héros de
la bonne conscience / les émancipés malingres / les
insectes des belles manières / devant tous les commandeurs
de ton exploitation / de ta chair à pavé / de ta
sueur à gages...


... dans
la fascination de l’hébétude multiple / pour
oublier la lampe docile des insomnies / à l’horizon
intermittent de l’existence d’ici...


***


Roland
Giguère


Il vécut vingt ans avec
une paille dans l’oeil / puis un jour il se coucha / et devint
un vaste champ de blé.


L’arbre qui dort rêve
à ses racines


... on
aura tout dit des fruits de la solitude / sans jamais casser le
noyau où se cache / l’ombre tenace...


**


Claude
Gauvreau


Ma main n’est plus le vase
où nasillait la flore japonaise


La
force de l’homme est le critère de la perception vive


**


Robert
Marteau


Seigneur, tant d’armées
/ vous ont pris pour emblème / que le plus doux des oiseaux
/ m’est encore suspect


Mesure
du temple au peuplier / l’éclat de la pelle / et combien
de terre à chaque homme est départi.


**


Anthony
Phelps


L’odeur du pain fabriquait
des horloges


Sous les corsages / les seins
nouveaux interrogeaient la vierge / tête baissée de
fausse prude.


Lors
/ je croyais au beau désert des certitudes


**


Paul-Marie
Lapointe


... dans tes oreilles des
papillons coloraient nos musiques inventées par les lèvres
du mirage englouti d’une ville...


... sur
les passerelles de nylon / entre les mondes / vacillent les
tendres hanches des filles...


*


Suzanne
Meloche


J’attends
la césure de l’archet à la note cinglante


*


Pierre
Perrault


... dis
ce que tu pense de la terre / de la terre qui reprendra nos
visages / pour en faire des feuillages...


*


Olivier
Marchand


... nous
sommes d’un monde écoeuré / saumure de souvenirs,
de rêves ...


*


Gilles
Vigneault


... que je m’attache à
tout ce qui semble halte / sur la courbe attelée aux
chevaux de mourir...


... j’entends
tous les bruits qui se turent...


*


Michel
van Schendel


Je rongerai le tremble de mes
landes charnelles...


... de
poivre de glace ma violence ...


*


Fernand
Ouellette


... Ainsi
se laissa-t-elle assaillir et dévaster / sous les cris des
mains / et polir par la langue dans les ombrages...



Poésie québécoise (1935 à 1945)


***


Gérald Godin


... haletant je soulevais tes jupes pour te voir avec mes
mains...


... les pendus de fin d semaine / les martyrs du café du
coin / les révolutavernes / et les molsonnutionnaires / mes
frères mes patreils / hâbleurs de fond de cour...


... le temps se crotte le temps se morpionne / il tombera comme
pluie comme à verse / des spannes des jouaux des effelcus /
tandis que vous me verrez comme ivre / errant à travers
tout...


***


Paul Chamberlan


... vivre cela le dire et le hurler en un seul long cri de
détresse qui / déchire la terre du lit des fleuves
à la cime des pins / vivre à partir d’un cri
d’où seul vibre sera possible...


... nous n’aurons même pas l’épitaphe des
décapités des morts de faim des massacrés nous
n’aurons été qu’une page blanche de l’histoire...


... ma vérité celle que ne réfute aucun
diplôme pas même le diplôme doré du
poème ma vérité de crâne en friche et de
latente sauvagerie .......


***


Raôul Duguay


... l’aimé l’amant la lèche là où
là où là où les / lisses eaux se
condensent sirupeuses d’arôme là où là /
où plus tard muscles et nerfs en ce lus grand / pore de son
corps couronnent et pressent la tige carnée dure et droite
qui / traverse l’argile rose jusqu’à la fleur du / cri
...


***


Denise Desautels


Un jour la scène devint noire. Aujourd’hui j’entre dans
mes rêves, sans aucun protection contre les mots qui aboient
dans le sommeil et s’imposent avec une implacable
clarté.


D’une fenêtre à un lit, tu ne rampes plus.
Arrachée, ravie, à jamais suspendue. Tu bouges, en
douceur, l’échine mobile, hors de ta chute et de ton
scandale. Chambre, fenêtre, lit, drap, souillure,
décembre, indigence, naufrage, ta nuit entière s’est
éclipsée.


... des tiroirs pleins de toi, des murs, et l’inoubliable
texture de ta voix plein ma chair, et mes yeux assistent,
impuissants, à la métamorphose de tes cendres, de
toi, ma fatale, mon achevée, et mes yeux voient ta petite
histoire s’éloigner...


Parfois il n’y a rien. Aucune musique, aucun son. Que ce pur
silence de ta mort qui a effacé en quelques secondes
jusqu’à l’icône de ta voix. Deux semaines plus tard,
la neige continue d’occuper l’espace, sans faire de bruit.


**


Gilbert Langevin


... j’ai le néant dans le sang / et le futur noyé
au préalable...


Dans la tranchée de chaque jour / quelqu’un
prépare / une fraude ou un poème / quelque part / on
triche le fisc / ou l’âme humaine


**


Michel Garneau


Loin loin loin derrière la réalité / il
reste des mots encore / cri grondement grognement murmure / et la
plainte sont dedans...


Le lac était cerclé de neige /
déshabille-toi dit-elle on se baigne // nos corps fumaient
comme des chevaux / vers l’eau plus noire que le ciel // elle riait
dans ses cheveux mouillés / j’avais quinze ans et une grosse
fièvre // mais j’étais tellement vierge / que
ça l’intimidait dit-elle // alors nous avons nagé
dans l’eau glacée...


**


Nicole Brossard


Pour le moment je m’intéresse aux sons qui font les
cauchemars dans le noir, aux bas nylon qui traînent sur le
lit, à tous les nationalismes, à chaque canine,
à la guerre en direct.


... chaque femme en appuyant sa bouche sur le présent
tenait à la vie, au fracas des lèvres sur les
bas-reliefs de mémoire de ventre et de culture.


**


Jean Charlebois


Chaque nuit la mort me pousse en avant / ses racines extensibles
tentaculaires / m’enserrent les pavillons du coeur...


... des liquides qui brûlent qui marquent / qui tracent la
science du bien et de mal / une morale du devoir d’exister /
l’existement...


**


Juan Garcia


... je sais que je suis seul avec un peu de nuit...


J’ai revu hier ma mort qui recousait mon ombre / dans le silence
étroit d’une porte qui s’ouvre...


*


Patrick Staram

le bison ravi


... je la connais dans le doute l’angoisse de
démentielles / idées qu’avec d’autres...


... c’est dingue ! Kerouac le Canuk et moi Québec
libre...


*


Michel Beaulieu


... ne demande pas au silence / de découvrir ce que cache
les mots..


*


André Brochu


... pour te prendre / et t’emporter vers les caverneux secrets /
où les colonnes de lumière rouge pure, / les cristaux
immatériels de tous les bleus / les éclairs blancs et
noires / te font signe déjà...



Poésie québécoise (1946 à 1980)


***


Benoit Jutras


Seulement il y a le feu qui prend dans la tête, c’est un
grand vent qui cherche à sortir ...


Quand je serai prête, j’entrerai dans le feu, je me sens
déjà là-bas, alors si tu es venu me faire la
scène du grand vent...


... mais avec les fenêtres qui se ferment d’elles
mêmes et s’évaporent...


**


Marie-Claire Corbeil


Regardez-le, il crie « Neige ! »
et
gémit : « Beauté. »


Je suis plié en deux. Mon corps est trop petit pour la
fureur du sang...


**


Carole David


J’enlèverai les aiguilles / fichées dans ton coeur
/ sur ta tête / je plierai les tatouages...


Son corps mutilé se retire doucement / gagne la
rivière / et nous n’y pouvons rien


**


Rachel Leclerc


Je rentre il n’y aura qu’une table / une tache de silence et le
mur / et tu commenceras enfin de m’apparaître.


... on a presque nommé / tous les grains de la
nuit...


**


José Acquelin


Il y avait une lumière d’il y a cent mille ans...


... pour qu’on puise y voir, sans lever la tête, le lent
et extrême taï chi des arbres.


**


Roméo Saganash


J’entends depuis toujours des échos de tambours cris* /
ces échos qui me pourchassent


Je suis héritière des cultures millénaires
/ En même temps / des problèmes centenaires.


* je pense que là il y a une "astuce" entre le son et
la tribu indienne mais l’image est superbe...


*


Robbert Fortin


... souffle des bêtes aux germes sacrés / j’entends
des voix / d’Inuits aux couleurs / craquantes de vieilles peaux /
Vibrations des êtres de langage / voyelles des chemins de
bref été / s’alimentant aux polyphonies syntone /
rythmées par les râles des phoques / et les baleines
soûles de splendeurs


*


André Gervais


Au terme / d’être à ce point discret / qu’on voit
le presque...


*


Normand de Bellefeuille


Tu dors / dans le sommeil de l’autre / mille oiseaux dans le
sommeil / de l’autre / et mon amour en toi...


*


Denis Vanier


Je sens l’ouragan / l’onguent des ténèbres...


*


Josée Yvon


... l’appareil se fit feu en marge d’une journée qui
s’annulait précoce


j’avais rêvé d’être une fille.


*


Joël Des Rosiers


Dans la masse des orgues de basalte / je cherchais les lieux de
l’oubli / pas la moindre âme, pas le moindre livre / hormis
ceux qui conservent la voix des femmes...


*


Fulvio Caccia


Dans ton crâne calciné tourbillonnent les galaxies
/ et ta bouche est remplie de paroles inédites


*


François Charron


Notre corps est un souvenir qui n’a plus de / fenêtre. Ce
n’est pas la peine de courir...


*


Marc Vaillancourt


... pas une once de graisse dans la démarche des
nuages...


*


Joël Pourbaix


Et des ombres, une multitude d’ombres.


*


Martine Audet


Depuis longtemps le vent / a cette outrance de chien...


... la bonté impassible d’un cadavre...


*


Carle Coppens


Je vis au bout de la chaîne / j’assemble les pièces
mobiles / d’un quotidien de fin de série.


*


Tania Langlais


je m’exerce à mieux disparaître / les matins quand
je bois les yeux d’Anatole / les yeux d’Anatole chargés
d’épaves / je sais pourquoi on tue


*


Louis-Jean Thibault


... et je comprends qu’il faut à nouveau / me dessaisir
de mes vêtements / comme on le fait aux pieds d’une femme /
avant de se lancer dans le noir et les remous.

***

Mailhot, Laurent et Pierre Nepveu. La poésie québécoise : des origines à nos jours. Montréal : Typo, 2007, 754 p. (nouvelle édition revue et augmentée) (cote Dewey : C841.008 P745).