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Lettres à un jeune poète
(Rainer-Maria Rilke)

vendredi 2 mai 2008, par Chartrand Saint-Louis

Dix lettres que Rainer-Maria Rilke adresse à un jeune homme (Franz Xaver Kappus, cadet à l’École militaire) qui lui demande s’il doit consacrer sa vie à la poésie. Elles ont été écrites entre 1903 et 1908. Sorte de manuel de la vie créatrice, ces lettres servent de "guide spirituel". Rilke reprend les questions essentielles rattachées à l’acte de créer. Il insiste sur la nécessaire solitude du créateur, ce qui lui permet de voir clairement le monde. Il parle de simplicité, de s’approcher de la nature. Pour Rilke, "créer, c’est d’abord se créer". Ces lettres établissent des règles de conduite pour ceux qui aspirent à l’écriture et à l’exercice littéraire.

— Amour des livres

« Vivez quelque temps dans ces livres, apprenez-y ce qui vaut, selon vous, d’être appris ; mais surtout, aimez-les. Cet amour vous sera mille et mille fois rendu, et quoi que devienne votre vie, il traversera, j’en suis certain, le tissu de votre être, comme une fibre essentielle, mêlée à celles de vos propres épreuves, de vos déceptions et de vos joies. » (p. 28-29)

— Art et mode de vie

« L’art, lui aussi, n’est qu’un mode de vie. On peut s’y préparer sans le savoir, en vivant de façon ou d’autre. Dans tout ce qui répond à du réel on lui est plus proche que dans ces métiers ne reposant sur rien de la vie, métiers dits artistiques, qui, tout en singeant l’art, le nient et l’offensent. » (p. 110)

— Art et nécessité

« Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge. » (p. 21)

— Beauté

« Si beaucoup de beauté est ici, c’est que partout il y a beaucoup de beauté. » (p. 56)

— Communion des choses

« S’il n’est pas de communion entre les hommes et vous, essayez d’être près des choses : elles ne vous abandonneront pas. Il y a encore des nuits, il y a encore des vents qui agitent les arbres et courent sur les pays. Dans le monde des choses et dans celui des bêtes, tout est plein d’événements auxquels vous pouvez prendre part. » (p. 65-66)

— Grande solitude intérieure

« Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures personne, c’est à cela qu’il faut parvenir. Être seul comme l’enfant est seul quand les grandes personnes vont et viennent, mêlées à des choses qui semblent grandes à l’enfant et importantes du seul fait que les grandes personnes s’en affairent et que l’enfant ne comprend rien à ce qu’elles font. » (p. 61)

— Gravité

« Presque tout ce qui est grave est difficile ; et tout est grave. » (p. 44)

— Ignorance des dons

« C’est là une des plus dures épreuves du créateur : il doit rester dans l’ignorance de ses meilleurs dons, ne pas même les pressentir, au risque de les priver de leur ingénuité, de leur virginité. » (p. 36-37)

— Laissez faire la vie

« Confiez-vous toujours davantage à tout ce qui est difficile et à votre solitude. Pour le reste, laissez faire la vie. Croyez-moi, la vie a toujours raison. » (p. 103-104)

— Lieux pauvres

« Pour le créateur, rien n’est pauvre, il n’est pas de lieux pauvres, indifférents. Même si vous étiez dans une prison, dont les murs étoufferaient tous les bruits du monde, ne vous resterait-il pas toujours votre enfance, cette précieuse, cette royale richesse, ce trésor des souvenirs ? » (p. 20)

— Méfiance envers le monde

« Nous ne sommes pas des prisonniers. Nulle trappe, nul piège ne nous menace. Nous n’avons rien à redouter. Nous avons été placés dans la vie comme dans l’élément qui nous convient le mieux. Une adaptation millénaire fait que nous ressemblons au monde, au point que si nous restions calmes, nous nous distinguerions à peine, par un mimétisme heureux, de ce qui nous entoure. Nous n’avons aucune raison de nous méfier du monde, car il ne nous est pas contraire. S’il y est des frayeurs, ce sont les nôtres : s’il y est des abîmes, ce sont nos abîmes ; s’il y est des dangers, nous devons nous efforcer de les aimer. Si nous construisons notre vie sur ce principe qu’il nous faut aller toujours au plus difficile, alors tout ce qui nous paraît encore aujourd’hui étranger nous deviendra familier et fidèle. » (p. 95-96)

— Observation de soi

« Ne vous observez pas trop. Gardez-vous de tirer de ce qui se passe en vous des conclusions hâtives. Laissez-vous faire tout simplement. Sinon vous seriez conduit à vous reprocher (j’entends du point de vue moral) votre propre passé, qui a une part dans tout ce qui vous advient maintenant. » (p. 98-99)

— Ouvrages critiques ou esthétiques

« Lisez le moins possible d’ouvrages critiques ou esthétiques. Ce sont, ou bien des produits de l’esprit de chapelle, pétrifiés, privés de sens dans leur durcissement sans vie, ou bien d’habiles jeux verbaux ; un jour une opinion y fait loi, un autre jour c’est l’opinion contraire. Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude ; rien n’est pire que la critique pour les aborder. » (p. 33)

— Patience est tout

« Être artiste, c’est ne pas compter, c’est croître comme l’arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant, aux grands vents du printemps, sans craindre que l’été puisse ne pas venir. L’été vient. Mais il ne vient que pour ceux qui savent attendre, aussi tranquilles et ouverts que s’ils avaient l’éternité devant eux. » (p. 35)

— Questions

« Être patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur. Efforcez-vous d’aimer vos questions elles-mêmes, chacune comme une pièce qui vous serait fermée, comme un livre écrit dans une langue étrangère. Ne cherchez pas pour le moment des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne sauriez pas les mettre en pratique, les « vivre ». Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez pour l’instant que vos questions. Peut-être, simplement en les vivant, finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. » (p. 42-43)

— Simplicité de la nature

« Si vous vous accrochez à la nature, à ce qu’il y a de simple en elle, de petit, à quoi presque personne ne prend garde, qui, tout à coup, devient l’infiniment grand, l’incommensurable, si vous étendez votre amour à tout ce qui est, si très humblement vous cherchez à gagner en serviteur la confiance de ce qui semble misérable, — alors, tout vous deviendra plus facile, vous semblera plus harmonieux et, pour ainsi dire, plus conciliant. » (p. 42)

— Solitude

«  Nous sommes solitude. Nous pouvons, il est vrai, nous donner le change et faire comme si cela n’était pas. Mais c’est tout. Comme il est préférable que nous comprenions que nous sommes solitude ; oui : et partir de cette vérité ! » (p. 91)

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Rilke, Rainer-Maria. Lettres à un jeune poète ; traduit de l’allemand par Bernard Grasset et Rainer Biemel, suivies de Réflexions sur la Vie créative par Bernard Grasset. Paris : Grasset, 1937, 150 p. (coll. « Les cahiers rouges »)