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Une vie "mouvementée"

vendredi 26 septembre 2008, par Michaël Adam

À cette époque, nous avions quoi, treize-quatorze ans ?
Nous étions des gosses perturbés, seuls et meurtris,
Vivant les relents mordants d’un passé traumatisant,
Tous en quête d’une raison d’être, d’une mère-patrie.

Pour les uns, c’était l’orphelinat ou la belle-mère,
Pour d’autres, l’internat, Drancy et la psychose,
Pour nous tous une jeunesse dérobée au goût amer,
Nous cherchions un foyer, un refuge, une bonne cause.

Alors la Providence nous lança une bouée de sauvetage,
Un Mouvement - l’Hashomer, et pour tout dire, un Ken,
Un vrai nid, mais plus encore et bien davantage :
Une famille, des moniteurs et une ambiance républicaine.

L’un portait le nom de la Victoire, l’autre celui de Saintonge,
Le premier était un ancien bordel, bien placé métro Cadet,
Le second, plus austère, constituait pour moi une rallonge,
Puisque j’habitais Porte de Clignancourt, prés de Marcadet.

C’est là que, vêtus d’une camisole bleue avec un cordon blanc,
Nous nous rencontrions le soir pour chanter, danser la Ora,
Palabrer, jouer, frères et sœurs réunis au destin ressemblant
Sous la férule de nos madrichim : Yochanan, Esther ou Débora.

Nous avions trouvé la solution aux maux du monde et aux nôtres,
En chœur, nous avons récité "les lendemains qui chantent",
Les hommes sont égaux, les « aimez-vous les uns les autres »,
Sans oublier parfois de s’aimer les uns sur les autres, sous la soupente.

Puis vinrent les sorties au bois et les machanot : la Suisse, Nevers...
À l’époque où Paris chantait Ma Pomme, nous on chantait Mapam,
Réaliser au kibboutz, était notre idéal, notre devise, notre univers,
Hazak Véématz était le cri de ralliement qui nous réjouissait l’âme.

Les Shomerim étaient forts, courageux et purs dans leurs pensées,
Dans leurs paroles et dans leurs actes, et ils ne fumaient pas (sauf Tsion),
Ne buvaient pas, ne portaient ni bas ni cravate sous peine d’être expulsés
Et de la sexualité, tous étaient dispensés, sauf ceux dont le sang bouillonne.

Puis vint la Hakhshara : bonjour veaux, vaches, cochons, le travail aux champs,
Dov et Sida, la campagne. Finies les études, les laïus, Paris et les amusettes,
Maintenant il va falloir bûcher, traire, éplucher, cuisiner jusqu’au couchant :
Bienvenue, amis, à la ferme-école près de Toulouse qui porte le nom de Zette.

Nous y avons appris à vivre la société, à renoncer à la vie privée.
Nous y laisserons aussi quelques larmes et vivrons notre premier drame,
Dont le souvenir affligé reste en nous à tout jamais gravé,
Cet événement tragique et cruel, vous le savez : la mort de Yoram.

Puis le train pour Marseille : Artsa alinou, en réalisant que je réalisais.
Comme pour Ulysse, ce fut un long voyage vers une vie nouvelle,
Enfin le rêve allait prendre forme et la longue espérance se matérialiser
Laissant derrière nous le Vieux Monde pour le kibboutz et Israël.

Soudain, la vue du port de Haïfa engendra en moi une forte émotion,
La terre que l’on dit sainte devint un sol familier, une sorte de déjà-vu,
Je revenais dans un pays cher que je connaissais, je parle de Sion.
Dorénavant, je suis chez moi - jamais plus un marginal, un dépourvu.

Horshim, les Tsabarim, la vie en collectivité, la Hévra qui décide pour toi,
Le déracinement, la pénurie, la bouillie, le heurt des mentalités,
Un quotidien fastidieux, vécu dans une société de jeunes peu courtois,
Voila de quoi faire réfléchir à la vie au kibboutz et en communauté.

Chacun peu à peu prit son existence entre les mains, certains quittèrent :
Les uns choisirent de se refaire une vie en France, lien sentimental
D’autres décidèrent de rester dans ce pays : universitaires ou prolétaires,
Mais nous tous resterons à jamais des « ni ici, ni là-bas », destin fatal.

Frères et sœurs, aujourd’hui réunis près de Jérusalem dans un même élan,
Bien que séparés, divisés par la distance, par la vie et le temps qui passe,
Nous ici présents, fiers vétérans de la chemise bleue et du cordon blanc,
Je sais que nous avons tous le cœur un peu serré de ces moments fugaces.

Alors, aujourd’hui comme hier, parlons, rions, chantons et dansons la Ora,
Car bientôt mes amis, trop bientôt, on sera tous faits comme des rats !

Hazak Véématz

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La devise du mouvement, le Khazak VéÉmatz, littéralement "Force et courage" est accompagnée du signe de main scout : l’index, le majeur et l’annulaire symbolisent les trois principales valeurs du Hachomer Hatzaïr : le sionisme, l’esprit pionnier et le scoutisme.
L’auriculaire est recouvert par le pouce, ce qui signifie que le grand protège le petit.

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Lexique alphabétique hébreu-français et brèves explications

Artsa alinou = c’est le nom du bateau sur lequel sont arrivés en Israël les premiers de notre groupe. Littéralement : "Nous sommes montés en Israël".

Dov = ours, mais ici c’est le nom du responsable de la Hakhshara de France.

Hakhshara = la période de préparation à l’émigration en Israël et à la vie agricole, nous les jeunes urbains. En fait, il y a eu deux périodes de préparation, la première en France, dans une ferme appelée Zette et l’autre dans un Kibboutz du nord, Lehavot Habashan.

Haverim = camarades (c’était l’époque du communisme !)

Hazak Véématz = "Fort et courageux" = l’explication se trouve en bas de page du poème.

Hévra = la société.

Horshim = c’est le nom de notre Kibboutz qui signifie "les laboureurs".

Ken = nid = l’endroit où les jeunes se rencontrent.

Machanot = camps de vacances.

Madrichim = moniteurs.

Mapam = parti politique prolétaire de gauche (n’existe plus malheureusement !)

Ora = lumière.

Shomerim = les gardiens = cela vient du fait que le mouvement de jeunesse s’appelle "Hachomer HaTzaïr", c’est à dire "le jeune gardien", donc nous étions "les gardiens" = les chomerim.

Tsabarim = c’est le nom que l’on donne à ceux qui sont nés dans le pays, en fait "figue de barbarie" car "ils sont piquants à l’extérieur mais doux à l’intérieur".

Tzion = Sion, mais ici c’est le nom de l’un des envoyés d’Israël pour diriger le mouvement en France.