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Le thaumaturge et le comédien
(Paul Laurendeau)

lundi 24 novembre 2008, par Daniel Ducharme

Le thaumaturge et le comédien constitue le premier volet d’un cycle qui en contiendra au moins trois et ce, à l’exclusion des nouvelles Femmes fantastiques publiées en recueil chez Jets d’encre. Ce cycle prend le qualificatif de domanial, du nom du Domaine, pays tout droit sorti de l’imagination débordante de Paul Laurendeau, auquel s’ajoutent des contrées comme le Centre, la Périphérie, et mêmes quelques Pogroms. Cette entrée en matière vous indique déjà que lire Paul Laurendeau, c’est pénétrer un monde insolite dans lequel vous vous sentirez vite familier, toutefois, à la condition expresse que vous acceptiez de vous dépouiller de ces valeurs vieillies, éculées - comme la jalousie, l’autoculpabilité, l’hétérosexualité dominante, etc. - qui ont toujours cours aujourd’hui. Lire Paul Laurendeau, cela suppose aussi que vous soyez prêts à modifier de fond en comble vos habitudes langagières pour renouer avec cette langue française d’Ancien Régime où des mots comme albâtre, féale, rotacteur, puîné, coryphée, etc. sont monnaie courante.

Le roman est subdivisé en deux parties distinctes. Dans la première, Rosèle Paléologue, première dame de compagnie de Dulciane, une Centriote qui, pour des raisons d’alliance entre royaumes, est devenue bien malgré elle l’épouse de Ludovor, roi du Domaine, raconte la chute du royaume Domanial à son arrière-petite-fille. On apprend alors que Cyprien, le fils du couple régnant, se meurt et que, pour le sauver, Ludovor fait appel à un thaumaturge du nom de Cégismond Novice, une espèce de Raspoutine en plus grossier qui parvient néanmoins à guérir le dauphin. Le tout pourrait s’arrêter là si ce n’est l’étrange relation qui va se déployer entre le thaumartuge et la rainette Dulciane, d’une part, et entre cette dernière et Rosèle, d’autre part. La première relation est basée sur la violence car, à chaque visite du thaumaturge à la Rainette, celle-ci en ressort passablement abîmée par les agressions - sexuelles et autres - consenties par nulle autre qu’elle-même, sans qu’on n’en comprenne les raisons qui justifient cet étrange comportement. Quant à la seconde relation, elle repose sur l’amour dévoué, voire inconditionnel, que Rosèle voue à Dulciane, sans qu’il ne soit question de relations charnelles entre elles, le saphisme étant puni de mort en cette période archaïque de l’histoire du Domaine. Cette triple relation se déploie sur fond d’une révolution populaire à laquelle, d’ailleurs, la Rainette et sa dame de compagnie ne sont pas étrangères, et qui, à la fin de cette première partie, triomphera pour faire de l’ancien royaume la République Domaniale.

Dans la seconde partie, Rosèle, l’arrière-petite-fille de Rosèle Paléogue, assume la narration du récit. Nous vivons depuis longtemps en république et les mœurs ont changé. Ainsi, elle partage sa vie avec Sylvane, son épouse, en toute légalité. Cinéaste, Rosèle entreprend de faire un film racontant l’histoire du thaumaturge, de son assassinat par Colas Irénée Polycarpe, plus ou moins le pantin de la rainette Dulciane, et de la chute du Royaume Domanial. Son film sera basé sur les témoignages de son arrière-grand-mère dont elle avait, encore enfant, enregistré la confession sur vidéo. Pour jouer le rôle du thaumaturge, elle fait appel à Jeannot Mésange, un comédien pour lequel elle éprouve des sentiments contradictoires... Cette seconde partie, située dans une époque fort éloignée de la première, permet d’éclaircir le comportement de Dulciane, de son amie Rosèle, du thaumaturge et, dans un effort remarquable d’imagination, de bien marquer la distance entre deux échelles de valeurs, l’ancienne et la nouvelle, sans qu’on parvienne à bien saisir si la première est supérieure à la seconde, et vice versa. Elle représente en quelque sorte une relecture de l’histoire, laquelle fera d’ailleurs scandale dans le milieu de l’histoire noyautée par la firme chargée de la diffusion des traditions historiques. Mais il n’y a pas que l’Histoire dans cette seconde partie : il y a aussi - et surtout - l’amour entre Rosèle et Sylvane, un amour qui, après avoir connu une épreuve, se renforcera...

Quand j’ai eu terminé la lecture du thaumaturge et le comédien, un seul mot aurait pu traduire ce que j’ai ressenti : étonnement. En effet, j’ai été étonné qu’un roman aussi remarquablement bien construit n’ait pas trouvé d’éditeur au Québec. Étonné qu’un récit aussi bien ficelé n’ait pas suscité davantage d’intérêt. Étonné que la densité de ce roman, certes insolite, mais touchant à plus d’un égard, n’ait pas ému celui qui a la responsabilité de prendre la décision d’éditer, ou de ne pas éditer, ce qu’il reçoit et pour lequel il reçoit généralement des subsides de l’État. Étonné, enfin, car Le thaumaturge et le comédien, surtout en sa première partie, peut être qualifié sans problème de bon roman, si ce n’est de grande littérature, tellement le récit est fluide, enlevé et, bien entendu, d’un style superbement original. Le seul reproche que je pourrais faire à ce roman, c’est que certains passages de la seconde partie - partie essentielle, toutefois, car elle jette un éclairage sur les événements de la première - auraient pu être retranchés d’une vingtaine de pages, car ils ne jouent qu’un rôle accessoire dans la trame du récit et finit par l’alourdir un peu. Et 20 pages de moins, dans un roman qui en compte 360, cela aurait passé presqu’inaperçu...

Je pourrais également formuler un autre reproche. Pas à l’auteur, non, mais à l’éditeur. Le livre comme tel aurait gagné beaucoup s’il avait fait l’objet d’un graphisme plus soigné, notamment au niveau de la maquette, un peu terne, de la page couverture ainsi que sur certains éléments de mise en page. Mais je suis conscient que les Écrits francs est une jeune maison d’édition dont je salue d’emblée le courage de publier un ogre tel que Paul Laurendeau, car je suis certain qu’il n’en a pas fini avec lui... et que les choses ne pourront que s’améliorer.

Paul Laurendeau est un ami, ce qui peut miner la portée critique de cette note. Alors, la seule chose que je peux ajouter pour vous convaincre de lire Le thaumaturge et le comédien, c’est que je vous défie de lire ce roman sans vous en étonner. Et l’étonnement, c’est la plus belle chose qui puisse encore vous arriver car, comme le dit Aristote, « le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont ce qu’elles sont ». Avec Paul Laurendeau, nulle chose n’est ce qu’elle semble être...

Paul Laurendeau est né en 1958 dans la banlieue est de Montréal. Professeur de linguistique et lettres françaises à la York University de Toronto (Canada), il compte déjà un roman et un recueil de nouvelles à son actif : L’Assimilande et Femmes Fantastiques, tous deux publiés chez Jets d’encre en 2007. Il a également publié de nombreux textes sur écouter lire penser dont il est un collaborateur et un membre de l’équipe de direction.

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Laurendeau, Paul. Le thaumaturge et le comédien. Montréal : Les écrits francs, 2008, 362 p. (ISBN 978-2-9809424-3-3)