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Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch (Henry Miller)

lundi 28 septembre 2009, par Chartrand Saint-Louis

« De quel royaume de lumière fûmes-nous les ombres, nous qui obscurcissons la semence de la terre ? » (p. 18)

« Je suis convaincu que l’artiste qui n’est pas encore mûr, trouve rarement un enrichissement dans un site et une compagnie idylliques. Ce dont il semble avoir besoin, encore que je sois le dernier à le préconiser, c’est d’une expérience de la vie plus immédiate, plus amère en quelque sorte. En d’autres termes, il a besoin de plus de luttes, plus de privations, plus d’angoisses, plus de déboires. » (p. 24)

« Un homme de talent doit vivre en marge, ou créer en marge de sa vie. Le choix est difficile ! » (p. 26)

« Si jamais nous devons assister à la naissance d’un nouveau paradis, d’une nouvelle terre, ce sera sûrement un paradis où l’argent sera absent, oublié, parfaitement inutile. » (p. 31)

« La solution ne peut venir que d’une attitude envers une expérience humaine qui fait de la réduction des besoins physiques et économiques une nécessité morale et esthétique. C’est la plus haute destination de la vie qui donne à ses entreprises mineures - se nourrir, se loger, se vêtir - leur harmonie et leur équilibre essentiels. » (p. 31-32)

« Notre destination n’est jamais un lieu, mais plutôt une nouvelle façon de regarder les choses. » (p. 40)

« L’homme sage sait que toute expérience doit être considérée comme une chance qui s’offre à lui. Ce que nous voudrions refuser ou rejeter, c’est précisément ce dont nous avons besoin ; c’est ce besoin même qui, souvent, nous paralyse et nous empêche d’accepter l’expérience (bonne ou mauvaise). » (p. 43)

« Il semble que ce dont on ait le plus de mal à s’accommoder, soit la paix et le contentement. Tant qu’ils ont quelque chose contre quoi lutter, les gens semblent prêts à tous les courages et toutes les prouesses. Ôtez-leur la lutte, et les voilà comme des poissons hors de l’eau. » (p. 44)

« Il y en a qui disent qu’ils ne veulent pas gaspiller leur vie à rêver. Comme si la vie n’était pas un rêve, ce rêve dont justement ils refusent de s’éveiller ! Nous passons d’un état du rêve à un autre : du rêve que nous dormons au rêve que nous nous éveillons, du rêve de la vie au rêve de la mort. Celui qui a fait un beau rêve ne se plaint jamais d’avoir perdu son temps. Au contraire, il est heureux d’avoir participé à une réalité qui permet d’élever et d’embellir la réalité quotidienne. » (p. 44)

« Être seul, ne serait-ce que quelques minutes, et le comprendre de tout son être, est une bénédiction que nous songeons rarement à invoquer. L’homme des grandes villes rêve de la vie à la campagne comme d’un refuge contre tout ce qui le harcèle et lui rend la vie intolérable. Ce dont il n’a pas conscience, c’est qu’il peut être plus seul dans une ville de dix millions d’habitants que dans une petite communauté. L’expérience de la solitude conduit à une réalisation spirituelle. L’homme qui fuit la vie, pour être à même de faire cette expérience, risque bien de s’apercevoir à ses dépens, surtout s’il amène dans ses bagages tous les désirs que la ville entretient, qu’il n’a réussi qu’à trouver l’isolement. « La solitude est faite pour les bêtes sauvages ou pour les dieux », a dit quelqu’un. Et il y a du vrai là-dedans. » (p. 51)

« En simplifiant notre vie, tout prend une signification qui nous était resté cachée jusque-là. Lorsque nous ne faisons qu’un avec nous-mêmes, le plus insignifiant brin d’herbe prend sa place dans l’univers. Ou un tas de fumier. N’importe quoi, à condition que tout soit convenablement accordé. ». (p. 52)

« Plus la résistance est forte, plus certaine en est l’issue. Nous ne résistons qu’à ce qui est inévitable. » (p. 53)

« Moins il y a d’organisation, mieux cela vaut ! » (p. 55)

« Quelle pitié que notre société ne permette pas à un homme de dilapider son temps ! Elle devrait le récompenser - d’un croûton de pain et d’un verre de whisky - pour avoir su se garder des soucis et de l’ennui. » (p. 97)

« Rien n’est mauvais quand vous regardez avec des yeux affamés. (C’est là le premier pas dans l’art de l’appréciation). » (p. 129)

« Cette expérience qui se renouvelle sans cesse, me convainc de plus en plus que « nous » ne créons rien, que « cela » se fait pour nous et à travers nous, et que si nous pouvions vraiment l’accorder, en quelque sorte, nous ferions comme dit Whitman : nous composerions nos propres bibles. Car lorsque l’effroyable machinerie de l’esprit se met en branle, il s’agit de pouvoir saisir tout ce qui paraît sur les vagues. La même profusion, la même débauche dont j’ai parlé à propos de la Nature éclate dans le cerveau. Alors brusquement, cette partie de soi-même qui était en suspend, dont on soupçonnait à peine la présence, commence à s’exfolier dans toutes les directions. L’esprit devient une jungle exubérante d’idées. » (p. 133)

« Étonnant de voir comme les sources intérieures se remettent tout naturellement à couler dès que l’on s’abandonne à la paresse pure et simple. » (p. 145)

« Quel que soit le bonhomme en question - juge, politicien, artiste, plombier, journalier ou valet de ferme - si vous grattez un peu, vous trouverez un individu malheureux, insatisfait. Et si lui se sent misérable dans sa peau, vous pouvez être presque sûr que sa femme se sentira encore plus malheureuse. Dans cette maison qui vous paraît si douillette et si confortable, si douce et accueillante, il y a des fantômes et des squelettes qui rôdent, des drames qui couvent, infiniment plus complexes et plus subtils que tout ce que nos romanciers et dramaturges peuvent inventer. Nul artiste n’a assez de génie pour toucher le fond, là où se déroule la vie intime de l’individu. « Si vous êtes malheureux, dit Tolstoï, et je sais que vous êtes malheureux... ». Ces mots me résonnent sans cesse à l’oreille. » (p. 198)

« Le grand problème n’est pas de savoir comment se comporter avec ses voisins, mais comment se comporter avec soi-même. Banal, direz-vous. Mais c’est la stricte vérité. » (p. 201)

« Que fait-on dans ce cas, quand les vagues s’élèvent et s’abaissent, quand les mouettes vous jettent leurs cris à la figure, quand les busards viennent tourner autour de vous comme si vous étiez déjà un morceau de viande morte et quand le ciel est si beau et si vide pourtant ? Je vous dirai ce qu’on fait dans ce cas, pour peu qu’il vous reste encore une once de bon sens. Je vous dirai comment répondait William Blake à un visiteur qui lui demandait ce qu’il faisait quand il en était réduit à la dernière extrémité. William Blake se tournait calmement vers sa femme, sa bonne Kate et lui disait : « Kate, que faisons-nous en pareil cas ? » Et sa chère Kate lui répondait : « Eh bien, nous nous agenouillons et nous prions, n’est-ce pas, monsieur Blake ? » Et c’est ce que j’ai fait, et c’est ce que doit faire tout homme né dans le sang de sa mère, lorsque les choses deviennent trop dures à supporter. » (p. 204-205)

« Par prières, je n’entends pas cette attitude qui consiste à demander, à espérer, à supplier le ciel que ce que l’on désire arrive ; prier, pour moi, c’est vivre une idée, sans la formuler. Bref, c’est dire de tout son être que, quelle que soit la situation où nous nous trouvons, nous devons la considérer comme un bienfait et comme un privilège aussi bien que comme une épreuve. » (p. 301)

« Il me semblait plus vrai que jamais que, en tant que créatures uniques, chacun détenteur de sa propre loi, nous créons la situation qui nous cause du chagrin et de la peine car il est de la nature de l’âme de chercher sa propre méthode d’initiation dans sa lutte pour la réalisation et la libération. Nous ne pouvons être que ce que nous sommes, à tous les instants de notre route. » (p. 223-224)

« (...) vous n’avez besoin que d’un seul ami, mais un vrai, pour vous défendre contre les coups de l’outrageuse fortune. » (p. 304)

« C’est l’homme sans ressources qui possède le plus de ressources. Ou devrais-je dire : qui possède les vraies ressources ? Cet homme-là n’a pas peur qu’on lui demande quelque chose d’inattendu. » (p. 313)

« Lorsque nous cherchons à percer le mystère du « hasard », nous n’arrivons peut-être pas à donner des explications satisfaisantes, mais nous ne pouvons pas nier que nous prenons conscience de lois qui dépassent l’entendement humain. Et plus nous en prenons conscience, plus nous percevons qu’il y a un rapport entre la chance et le fait de mener une vie droite. Et si nous grattons un peu plus profondément, nous nous apercevons que la chance n’est ni bonne ni mauvaise, mais que ce qui compte c’est la façon dont nous prenons ce qui nous arrive, bon ou mauvais. » (p. 329)

« L’homme n’est pas chez lui dans l’univers, en dépit de tous les efforts des philosophes et des métaphysiciens pour administrer leur sirop calmant. La pensée est encore un narcotique. La question la plus profonde est pourquoi. Et c’est une question taboue. Le fait même de poser la question ressemble à un sabotage cosmique. Et le châtiment est : les souffrances de Job. » (p. 330)

« Qui peut dire quels sont les véritables besoins des autres ? Nul ne peut vraiment aider quelqu’un, sauf en l’exhortant à poursuivre sa route. Parfois, il faut avancer sans bouger. Se détacher de ses problèmes, voilà ce qui importe. Pourquoi essayer de résoudre un problème ? Dissolvez-le ! Trempez-le dans une solution saline de mépris et d’indifférence. N’ayez pas peur de passer pour un lâche, un traître ou un renégat. Dans cet univers où nous sommes, il y a place pour tout ; peut-être même a-t-il besoin de tout. Le soleil ne s’inquiète pas du rang et des statuts pour répandre ses rayons et sa chaleur ; le cyclone balaie le pieux et l’impie ; le gouvernement ne s’inquiète pas de savoir si votre argent a été gagné honnêtement ou non lorsqu’il vous réclame vos impôts. Et la bombe atomique ne respecte personne. C’est peut-être pour cela que les justes se tortillent tellement. » (p. 334)

« Laissons Dieu de côté pour l’instant. Fermons toutes les portes et les fenêtres, bouchons toutes les fentes ! Bien, maintenant nous pouvons parler d’une manière sensée. » (p. 335)

« Quand votre radio ou votre télévision sera détraquée et que vous vous serez passé de nouvelles pendant plusieurs jours, vous commencerez à vous demander pourquoi tout ce vacarme. De quoi discutaient-ils donc déjà, l’autre jour, à l’O.N.U. ? Était-ce l’autre jour ou il y a dix mille ans ? (...) Lorsque vous assistez à une de ces sessions mémorables où il ne se passe rien d’autre que de nouveaux votes, de nouveaux référendums, de nouveaux ajournements, de nouveaux protocoles, de nouvelles réceptions, de nouveaux banquets, et des voyages en avion, et des menaces, et des préparatifs, et de la panique, et de l’hystérie, et toujours plus de stocks de bombes, et de plus en plus de bombardiers de mieux en mieux équipés, et plus de croiseurs, plus de sous-marins, plus de tanks, plus de lance-flammes, vous comprenez une fois pour toutes que le Jardin des Délices n’est pas pour demain. Et vous comprenez que deux singes lascifs au zoo, deux singes qui se cherchent leurs puces, font un aussi bon travail. » (p. 342-343)

« C’est certainement ici, en Amérique, que la vie est la plus chère. Je ne parle pas seulement du prix en dollars et en cents, mais en sueur et en sang, en frustration, en ennui, en foyers brisés, en idéaux détruits, en maladie et en folie. » (p. 360)

« Le problème du monde, dit un jour Krishnamurti, est le problème individuel ; si l’individuel est en paix, s’il est heureux, s’il a une grande tolérance et un intense désir d’aide, alors le problème mondial cesse d’exister. » (p. 376)

« Celui qui essaie de simplifier sa vie ne fait partie de rien. Celui qui n’essaie pas de faire de l’argent ou de faire faire des petits à son argent, ne fait pas partie. Celui qui porte le même complet pendant des années, qui ne se rase pas, qui n’envoie pas ses enfants à l’école pour qu’ils ne reçoivent pas une mauvaise éducation, celui qui ne va pas à l’église, n’adhère pas à un syndicat ou à un parti, ne sert pas la firme « Meurtre, Mort, Décomposition & Co. », celui-là ne fait pas partie. Celui qui ne lit pas le Times, Life et le Reader’s Digest ne fait pas partie. Celui qui ne vote pas, ne prend pas d’assurances, n’achète pas à crédit, n’accumule pas les dettes, n’a pas de compte en banque et n’achète pas d’actions, celui-là ne fait pas partie. Celui qui ne lit pas les best-sellers et ne soutient pas les maquereaux qui les lancent sur le marché ne fait pas partie. Celui qui est assez fou pour croire qu’il a le droit d’écrire, de peindre, sculpter ou composer de la musique selon ce que lui dictent son cœur et sa conscience, celui-là ne fait pas partie. Ou celui qui ne veut être rien d’autre qu’un artiste, un artiste de la tête aux pieds. » (p. 377)

« Simplifier sa vie ! Cela paraît la chose du monde la plus facile à entreprendre, et pourtant rien n’est plus difficile. Il y a tout à faire. Absolument tout. Comment Thoreau a-t-il exprimé cela ? « Je suis persuadé que la vie en ce monde n’est pas une fatigue, mais un divertissement, à condition que nous la vivions dans la simplicité et dans la sagesse. » (p. 379)

« Socrate défiait ainsi ses juges : « Je suis certain, ô citoyens d’Athènes, que j’aurais dû périr depuis longtemps, et que je n’aurai été utile ni à vous ni à moi-même... Celui qui veut réellement combattre pour le bien, même s’il ne devait vivre que peu d’instants, doit remplir ses obligations privées et non occuper un rang public. » (p. 379)

« Ceux qui ont eu la chance de faire fortune verront, s’ils vivent assez vieux pour cela, le plus clair de leurs gains dilapidé par leurs enfants. Ceux qui ont trois voitures alors qu’une suffirait, finiront leurs jours dans un fauteuil roulant. Ceux qui économisent de l’argent le verront filer entre les mains de ceux qui font faire des petits à l’argent. Ceux qui travaillent dur toute leur vie se verront allouer dans leur vieillesse une retraite à peine suffisante pour nourrir un chien. Quant à l’ouvrier, il n’est pas mieux loti que le bourdon. Le chemineau, dont la race est presque éteinte aujourd’hui, mène une vie de luxe en comparaison. Les gens vivent plus longtemps, mais le pauvre montagnard des Balkans a infiniment plus de santé, de vitalité, et vit plus longtemps encore. Combien, dans cette terre de l’abondance, atteignent quatre-vingts, quatre-vingt-dix ou cent ans en pleine possession de leurs facultés ? Combien n’ont pas de maladies chroniques et encore toutes leurs dents ? Combien de septuagénaires sont encore vraiment « vivants » ? » (p. 382-383)

« Chaque jour, par tous les moyens, nous rendons la vie plus ennuyeuse, plus vaine. Un seul mot résume tout : gaspillage. Nos pensées, nos énergies, nos vies même ne servent plus qu’à créer de l’inutile, du malsain, du déraisonnable. » (p. 385)

« Quel est celui qui aime vraiment le travail routinier qu’il accomplit jour après jour ? Et qu’est-ce qui lie un homme à son emploi, son commerce, sa profession, ses ambitions ? L’inertie. Nous sommes tous enfermés ensemble, comme dans un étau, nous nourrissant sur le dos des autres, servant de proie les uns aux autres. Parlez-moi du monde des insectes ! Par comparaison, nous avons l’air d’être une de leur branche dégénérée ! » (p. 385)

« Et puis, il y a aussi les classes moyennes - le rempart de la nation, comme nous disons allègrement. Sobres, stables, honnêtes, cultivées, conservatrices, dignes. Vous pouvez compter sur elles pour garder le juste milieu. Peut-on imaginer des âmes plus vides que celles-là ? Vivant tous comme des cadavres dans un musée de cire. Se pesant matin et soir. Disant oui aujourd’hui, non demain. Girouettes, balles de ping-pong, bruyants haut-parleurs. Ont gardé le front haut toute leur vie. Derrière ce front : rien. Pas même un sac de sable. » (p. 386)

« Ce n’est que lorsque nous acceptons nos limites que nous découvrons qu’il n’y a pas de limites. » (p. 402)

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Miller, Henry. Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch ; traduit de l’américain par Roger Giroux. Paris : Buchet/Chastel, 1959, 412 p.