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Souvenirs pieux
(Marguerite Yourcenar)

vendredi 18 décembre 2009, par Chartrand Saint-Louis

« L’expérience nous prouve que la plupart des êtres changent peu. » (p. 66)

« Rien ne prouve mieux le peu qu’est cette individualité humaine, à laquelle nous tenons tant, que la rapidité avec laquelle les quelques objets qui en sont le support et parfois le symbole sont à leur tour périmés, détériorés ou perdus. » (p. 71)

« Je regrettais, non pas la fin d’une maison et des quinconces d’un jardin, mais celle de la terre, tuée par l’industrie comme par les effets d’une guerre d’attrition, la mort de l’eau et de l’air aussi pollués à Flémalle qu’à Pittsburgh, Sydney ou Tokyo. Je pensais aux habitants de l’ancien village, exposés aux crues subites du fleuve qui n’avait pas encore été régularisé dans ses berges. Eux aussi avaient par ignorance souillé la terre et abusé d’elle, mais l’absence d’une technique perfectionnée les avait empêchés d’aller très loin dans cette voie. Ils avaient jeté à la rivière le contenu de leurs pots de chambre, les carcasses du bétail qu’ils assommaient eux-mêmes et les saletés du corroyeur ; ils n’y déversaient pas des tonnes de sous-produits nocifs ou même mortels ; ils avaient à l’excès tué des bêtes sauvages et abattu des arbres ; ces déprédations n’étaient rien auprès des nôtres, qui avons créé un monde où les animaux et les arbres ne pourront plus vivre. Ils souffraient, certes, de maux que les naïfs progressistes du XIXe siècle crurent à jamais révolus : ils manquaient de vivres en temps de disette, quitte à se bourrer en temps d’abondance avec une vigueur que nous imaginons mal ; ils ne se sustentaient pas d’aliments dénaturés à l’intérieur desquels circulent d’insidieux poisons. Ils perdaient un tragique pourcentage d’enfants en bas âge, mais une sorte d’équilibre se maintenait entre le milieu naturel et la population humaine ; ils ne pâtissaient pas d’un pullulement qui produit les guerres totales, déclasse l’individu et pourrit l’espèce. Ils subissaient périodiquement les violences de l’invasion ; ils ne vivaient pas sous la perpétuelle menace atomique. Soumis à la force des choses, ils ne l’étaient pas encore au cycle de la production forcenée et de la consommation imbécile. Il y a cinquante ans ou trente ans à peine, ce passage d’une existence précaire de bêtes de champs à une existence d’insectes s’agitant dans leur termitière semblait à tous un progrès incontestable. Nous commençons aujourd’hui à penser autrement. » (p. 96-97)

« La décision d’utiliser à fond certaines substances carburantes a, au cours des deux derniers siècles, lancé l’homme sur une voie irréversible en mettant à son service des sources d’énergie dont son avidité et sa violence ont bientôt abusé. C’est le charbon des forêts mortes des millions de siècles avant que l’homme ait commencé à penser, le pétrole né de la décomposition des roches asphaltites ou lentement produit par des microflores et des microfaunes multimillénaires qui ont transformé notre lente aventure en course effrénée de cavaliers de l’Apocalypse. » (p. 98-99)

« Sa suprême vertu est le courage, qui n’est sûrement ni la plus rare ni la plus haute des vertus humaines, mais sans quoi toutes les autres s’en vont en bouillie ou tombent en poussière. » (p. 106)

« L’immense écart entre ce que se disent deux personnes bien élevées causant devant une table à thé et la vie secrète des sens, des glandes, des viscères, la masse des soucis, des expériences et des idées tus, a toujours été pour moi un sujet d’ébahissement. » (p. 155)

« Où qu’on aille et quoi qu’on fasse, ne se heurte-t-on pas, d’ailleurs, à des vérités qu’il faut taire, ou tout au moins n’insinuer que prudemment et à voix basse, et qu’il serait criminel de ne pas savoir garder pour soi ? » (p. 190)

« Comment se fait-il que tout ce qui occupe et agite notre esprit, en alimente le flot ou la flamme, disparaisse à peu près inévitablement de tout entretien entre proches ? » (p. 196)

« C’est à l’intensité que se mesure un souvenir. » (p. 199)

« La compassion - mot plus explicite que celui de pitié, puisqu’il souligne le fait de pâtir avec ceux qui pâtissent - n’est pas, comme on le croit trop, une passion faible, ou une passion d’homme faible, qu’on puisse opposer à celle, plus virile, de la justice ; loin de répondre à une conception sentimentale de la vie, cette pitié chauffée à blanc n’entre comme une lame que chez ceux qui, fort ou non, courageux ou non, intelligents ou non (là n’est pas la question), ont reçu l’horrible don de voir face à face le monde tel qu’il est. » (p. 230)

« Cette capacité de souffrir pour autrui, et d’inclure ainsi dans cette catégorie du prochain non seulement l’homme, mais l’immense foule des êtres vivants, est assez rare pour être notée avec respect. » (p. 232)

« Où qu’on aille le mensonge règne. La forme qu’il prend au XXe siècle est surtout celle, brutale, voyante et tapageuse, de l’imposture ; celle du XIXe siècle, plus feutrée, a été l’hypocrisie. » (p. 237)

« J’ai cru vers ma vingtième année (...) que la réponse grecque aux questions humaines était la meilleure, sinon la seule. J’ai compris plus tard qu’il n’y avait pas de réponse grecque, mais une série de réponses venues des Grecs entre lesquelles il faut choisir. » (p. 259)

« Les données du problème sont trop nombreuses pour qu’une réponse, quelle qu’elle soit, suffise à tout. » (p. 259)

« Durant ce dernier siècle, des milliards d’animaux ont été sacrifiés à la science devenue déesse, et de déesse idole sanguinaire, comme il arrive presque fatalement aux dieux. » (p. 260)

« Ceux qui sauront qu’on ne détruit pas la beauté du monde sans détruire aussi la santé du monde ne sont pas encore nés. » (p. 301)

« « Bien connaître les choses, c’est s’en affranchir. » (...) Bien connaître les choses, c’est presque toujours, au contraire, découvrir en elles des reliefs et des richesses inattendus, c’est percevoir des relations et des dimensions nouvelles ; c’est corriger cette image plate, conventionnelle et sommaire que nous nous faisons des objets que nous n’avons pas examinés de près. » (p. 328)

« Le pire effet de toute maladie est la perte graduelle de la liberté. » (p. 302)

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Yourcenar, Marguerite. Le Labyrinthe du monde. v. 1 Souvenirs pieux. Paris : Gallimard, c1974, 370 p.