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Je ne suis pas plus con
qu’un autre (Henry Miller)

lundi 18 janvier 2010, par Chartrand Saint-Louis

Avertissement au lecteur :

Ce livre a été écrit en français par Henry Miller et publié sous forme de manuscrit. Sans doute s’agit-il du seul livre que Miller ait écrit dans cette langue. Nous avertissons le lecteur, ce texte contient des fautes de français. L’auteur nous prévient à ce sujet au commencement du livre : « Je me suis décidé d’écrire un petit bouquin en français. J’étais encouragé de le faire par Mlle Sylvie Crossman qui est en train d’écrire une thèse sur moi et mon œuvre. Elle est parti il y a quelques heures seulement. Nous étions d’accord que je devrais laisser mes fautes de grammaire, mes erreurs, ma mauvaise ponctuation - et mon bad spelling. »

Bien entendu, nous avons laissé le texte inchangé dans ces extraits.

Les mots soulignés sont de Miller.

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« En général, j’aime ceux qui sont un peu, ou largement, fou. L’imbécile, non ! L’idiot, oui ! Il y a une grande distinction entre les deux. D’être fou, c’est d’être poète. Ce sont des imbéciles qui gouvernent le monde. Vaut mieux avoir des simples à la législature que les gens d’aujourd’hui, des rats quoi ! »

« Imaginez un monde gouverné par un trio comme Chaplin, Satchmo et Picasso. Même dans l’autre monde ils peuvent faire mieux pour nous que les hommes en contrôle à présent ! »

« Nous ne sommes pas encore foutus, seulement presque. Il viendra pire que Hitler, Nixon et leur genre. On attend la venue des montres, comme au temps des Romains - fous, idiots, mégalomaniaques, etc. ... Curieusement, même le sens de la cruauté est détérioré. Théâtre de la cruauté ? Pas encore, mes gars ! Je n’ai jamais eu affaire avec la politique. A mon avis c’est impossible de ne pas être corrompu dans ce jeu. Ils sont tous des tricheurs. Le même va pour les religions. Elles sont toutes abrutissantes. Jésus, Buddha, Mohamed, ils n’ont rien changé. Le mal et le bon coexistent. C’était l’idée de Zoroaster, mais personne ne l’accepte comme vérité. »

« La seule chose qui nous manque sont des anges. Dans ce vaste monde il n’y a pas de place pour eux. D’ailleurs, est-ce que nous avons des yeux pour les reconnaître ? Peut-être que nous sommes entourés par les anges sans le savoir. Une chose est certaine - nous reconnaissons les diables entre nous. Et y en a légion ! Le fait, cruel qu’il soit, est qu’ils sont plus intéressant parfois que les vertueux et les hypocrites. Je parle des diables ordinaires, pas d’un Gilles de Rais ou d’un Hitler. »

« Comment ne pas faire des phrases extravagantes sur Nietzsche, Rimbaud, Whitman et d’autres ? Et de penser que j’ai lu tous ces gars ! A quoi bon, je me demande - cinquante ans après. Suis-je enrichi ? Ces gens-là, ces grands, ces géants, m’ont presque annihilé avant même que j’ai commencé ma carrière d’écrivain. Je parle de certains grands auteurs comme Dostoievsky, Proust, Joyce, Elie Faure, Spengler... Je n’ai pas pu trouver ma propre voix. J’ai vécu (au moins dans ma tête) la vie des caractères de Hamsun en particulier, et de Thomas Mann et Dostoievsky. Aujourd’hui, quand je pense à ce Russe sublime, il me parait comme une lune qui appartient à la grande planète bénéfique, Jupiter. Quant à Victor Hugo, je le vois comme un soleil, ou à un homme colossal, avec des appétits colossaux, et ses espoirs pour l’humanité aussi colossaux, fantastiques et incroyables, non, impensables ! »

« Et Rimbaud alors ! Un « nova » ! L’inventeur d’un nouvel langage : la poésie. Comme s’il n’y avait pas de poètes avant lui. Personne, même les marchands de la rue, peut éviter son influence. Il fut d’une autre race, de l’espace, un demi-dieux placé sur la terre de nous instruire. »

« Celui qui ne connait pas Nietzsche a vécu en vain. Notre sacré iconoclast, étant un Christ déguisé, est devenu un provocateur de premier ordre. Il domine, avec Dostoievsky, le siècle entier. »

« Il y avait encore un homme dont je n’ai pas parlé - l’homme plus grand, à mon avis, que tous les autres en Europe et même en Asie. Je parle de l’Américain, Walt Whitman. Supérieur à mon avis à Goethe, le Européen, le premier ! Supérieur aux saints et gourus de l’Inde. Et c’est par un seul livre (de la poésie) qu’il se fait reconnu au monde entier ! (Leaves of Grass). C’est lui qui nous a conseillé d’écrire des nouveaux Bibles, nos propres Bibles, pour ainsi dire. »

« Aujourd’hui nous entendons beaucoup des swamis et des gourus. Les jeunes gens (surtout les Américains) ne pensent à deux fois avant d’aller aux Himalayas... Ils cherchent deux choses - les drogues et les gourus. Ils voyagent sans argent. Ils sont les désespérés, les Rimbaud sans son génie. »

« Parfois il me semble que pire le monde devient mieux pour les artistes - peintres, poètes, créatures. Ce ne fut toujours comme ça, mais sous les démocraties tout se perd. Rien de grand, de noble, de spirituel. »

« Quel plaisir de s’asseoir et boire un coup quelque part. Souvent, en traversant la ville en autobus, je sortais tout d’un coup parce que l’endroit n’était pas familier. J’avais une telle soif de connaître tous les quartiers ! En déambulant j’étais comme un homme ivre. Tout me donnait l’enthousiasme, l’appétit insatiable. »

« Je voudrais ajouter, sans vanité, que Frank Harris a vu q.q. chose en moi que les éditeurs et même mes amis ne voyaient pas. Je veux dire - un écrivain. A cette époque, quand je n’avais rien écrit, mais que j’ai prétendu avoir écrit plusieurs livres, il était vraiment important d’être reconnu. Je n’oublierai jamais les années de faim, d’humiliation, le refus partout. ... Je sais bien ce que cela veut dire — « d’être un quelconque ». Même aujourd’hui c’est difficile pour moi de croire que tout le monde connait mon nom, même pour les mauvaises raisons. Je n’avais pas le courage romantique des clochards de Paris. Moi, j’étais devenu un ver, une punaise. Alors, punaise, conard, traitre, faillite, comment est-ce que j’ai survécu ? Je peux vous donner deux réponses. Une est astrologique - mon Jupiter bien placé. L’autre est que sans doute j’ai un ange gardien qui me protège. Et qui peut être mon ange gardien ? A l’avis d’un médium à Londres, il était un frère mort-né... Naturellement je n’avais rien entendu de mes parents d’un tel frère. Mais je ne m’en plains pas. Frère ou mythe il m’a sauvé la vie maintes fois. Mais avant de me rescaper il me laisse tombé jusqu’au fond. Peut-être il savait, mieux que moi, que ce drame était bon pour mon caractère. C’est cela « that makes a man of you », comme on dit en anglais. »

« A New York même, dans les premières années de 1900, l’âme occupait un endroit (une place) dans la mentalité de l’homme. Bien sur, il n’y avait pas de gourous ou de Mahatmas, mais il y avait des Théosophistes et leur genre.... J’ai gouté à toutes les sources. Je savais que mon exhalaison était d’un tel couleur, que j’étais « une vieille âme », et tout cela.... Avec ou sans âme je me sentais un raté, un bon pour rien. Non que je croyais que d’être écrivain fait de quelqu’un un quelqu’un. Il me semble que même à cette jeune age, j’apercevais que le monde de la culture était la fausse route. La première guerre mondiale confirmait tous mes soupçons. »

« Et ce que je n’oublie jamais est ceci - que des millions de gens civilisées seulement trois ou quatre grands hommes ont refusé de supporter le massacre... Il y avait Rolland, Barbusse et Herman Hesse - Trois hommes seulement. Pendant la deuxième guerre mondiale Jean Giono nous a donné son livre « Refus d’obéissance »... Les livres ne comptent pour rien. Nous avons besoin des hommes d’action. »

« Parfois c’est difficile de croire que mon maître (dans le sens sublime) était Ramakrishna. Je l’échangé plus tard pour son disciple Swami Vivekananda. Quand je parle des gens comme cela parfois les gens (qui pensent connaître l’auteur des « Tropiques ») me regardent bouche-bée. Je dis souvent « Ne dites rien à personne ! Bouche close ! » Je prétends d’avoir honte de m’associer avec les gens de l’ordre spirituel. C’est curieux, parce que dans ma vie j’ai fait la connaissance de trois ou quatre Swamis. Tous m’avaient accepté immédiatement. »

« Un bruit qui me donne les frissons c’est les sanglots dans le silence de la nuit. Il m’est arrivé plusieurs fois à Paris et jamais à New York ou Los Angeles, d’entendre des sanglots en passant sous une fenêtre mi-ouverte. .... Mais d’entendre des sanglots au milieu de la nuit est terrifiant. C’est toujours dans les quartiers pauvres qu’on les entends. Ils sont fait pour des écrivains, des poètes, des musiciens, il me semble. Les gens ordinaires ne les apprécient pas, ou pas suffisament. »

« Parfois je ne comprends pas moi-même ce que je viens d’écrire. Mais je sais que j’ai fait du beau et du bien. Qu’importe si mes mots ou mes phrases sont inintelligibles ! Ils sont lisibles, et ca suffit. »

« C’est souvent le cas chez nous. Le grand poète Roushkine je ne crois pas qu’il a été traduit en anglais, ni Pindar, ni Hölderlin, ni tant d’autres grands ! Nous sommes assez contents avec du vin ordinaire... »

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Miller, Henry. Je ne suis pas plus con qu’un autre. Montréal : Stanké, 1980, coll. « Les manuscrits autographes ». ISBN 2-7604-0019-0 (Cote Dewey : 818 M6483Je).

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Avertissement au lecteur :

Ce livre a été écrit en français par Henry Miller et publié sous forme de manuscrit. Sans doute s’agit-il du seul livre que Miller ait écrit dans cette langue. Nous avertissons le lecteur, ce texte contient des fautes de français. L’auteur nous prévient à ce sujet au commencement du livre : « Je me suis décidé d’écrire un petit bouquin en français. J’étais encouragé de le faire par Mlle Sylvie Crossman qui est en train d’écrire une thèse sur moi et mon œuvre. Elle est parti il y a quelques heures seulement. Nous étions d’accord que je devrais laisser mes fautes de grammaire, mes erreurs, ma mauvaise ponctuation - et mon bad spelling. »

Bien entendu, nous avons laissé le texte inchangé dans ces extraits.

Les mots soulignés sont de Miller.