Accueil > Littérature > Nouvelles > Zacka

Zacka

jeudi 18 février 2010, par Daniel Ducharme

Le garçon de douze ans accompagnait Florence, mon amie de toujours. Récemment, elle m’avait dit qu’il avait mal réagi au fait qu’il avait été refusé à l’école privée. Son père parlait même de dépression. On avait été jusqu’à lui faire voir un psychologue, mais cela s’était mal passé : le garçon avait opposé une vive résistance à ses parents, refusant de mettre à nouveau les pieds dans le bureau du professionnel. Sa mère craignait le pire. Un midi, alors que nous mangions dans ce restaurant modeste de la rue Ontario, elle s’en était ouverte, les larmes aux yeux, et je n’avais rien trouvé de mieux à faire que de lui tenir la main, au-dessus de la table, en attendant que la serveuse nous apporte le café. Quelques jours plus tard, je reçus un message de Céline m’invitant à un cocktail dinatoire qu’on avait organisé, à l’insu de Flo, pour fêter son cinquantième anniversaire. D’où ma présence ici, au milieu de collègues et d’amis que, à l’exception de Céline, je ne lui connaissais pas avant ce soir-là.

Le café dans lequel nous étions était bondé. On avait peine à s’entendre les uns les autres sans élever la voix. Je profitai du fait que Flo avait rejoint un groupe de collègues dans un coin pour me rapprocher du garçon, un rouquin qui répondait au nom de Zacharie.

« Salut Zacka, ça va ? », lui dis-je en m’approchant de lui.

Il leva la tête vers moi d’un air ennuyé, démontrant autant d’intérêt pour ma personne que pour un problème de mathématiques. Je remarquai alors qu’il avait les mêmes yeux que sa mère. Des yeux bleus délavés qui devaient briller comme des saphirs quand la flamme de la passion s’allumait en lui.

En dépit de cet accueil peu amène, je poursuivis : « Ta mère m’a dit que t’es un gars intelligent. Normal, pour une mère, de dire ça de son petit chou, n’est-ce pas ? Moi, j’ai plutôt l’impression qu’elle est aveuglée par l’amour maternel...

- Pourquoi vous me dites ça ? » me dit-il en daignant enfin poser le regard sur moi.

En le provoquant un peu, j’avais capté son attention. Un bon point pour moi. Je continuai : « Je te dis ça parce qu’il paraît que tu fais toute une histoire parce qu’en septembre tu n’entreras pas dans cette école privée de p’tits fils à papa.

- Ben oui, parce qu’ils m’ont refusé !

­- Et pourquoi, tu penses ? Parce que tu n’aurais pas le niveau ?

- Qu’est-ce que ça peut être d’autre ?

- Peut-être parce que tu n’as pas voulu jouer au petit chien savant, non ? Tu sais, les perroquets, les adultes adorent ça... Des jeunes bien mis qui travaillent du matin au soir à apprendre des âneries et qui s’intéressent à l’action communautaire, à la solidarité internationale, à l’environnement... Ça, on adore ça. Surtout que, pour les motiver à travailler comme des ouvriers de chantier, on leur rappelle sans cesse qu’ils ont été triés sur le volet, que des centaines d’autres auraient souhaité être à leur place, tu sais, ce genre de sornettes qui permettent d’insérer la graine de la vanité et de l’arrogance dans leurs petites têtes vides qui ne demandent qu’à être remplies ! Si c’est ça que tu voulais... alors je dis que ta mère se goure complètement quand elle raconte à tout venant que t’es un gars brillant !

- Pourtant, on dit que ces écoles favorisent le développement du potentiel des jeunes ! », argumenta-t-il d’une voix mal assurée.

« Qui t’a dit ça ? Tes parents ? Ton orienteur ? Les parents, leur opinion ne compte pas, car les parents, c’est bien connu, veulent toujours ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants. Le problème, c’est que le mieux tourne souvent au pire. Quant aux autres, ils ne cherchent qu’à défendre leur intérêt, pas le tien ! Et les uns comme les autres énoncent une argumentation, par là je veux dire, une justification de ce qu’ils avancent...

- Je suis pas idiot : je comprends le mot argumentation », m’interrompa-t-il d’un ton sec.

« Ok, je continue. Bref, leur argumentation repose sur une base erronée. Vois-tu, ces gens-là partent du postulat que le développement de ton « potentiel », comme ils disent, sera assuré dans le cadre d’un programme scolaire, par des cours, si tu veux, et pour cela, ils t’offrent un environnement épuré, pour ne pas dire « purifié »...

- Comme la purification ethnique en Serbie ?

- T’as déjà entendu parler de ça, toi ?

- Oui, à la l’école, à la télé... Et je viens de vous le dire : je suis pas idiot !

- Ok, ok... Oui, il y a un peu de ça, oui... car ces écoles privées excluent les fils d’immigrés, les fils des assistés sociaux et, d’une manière générale, les enfants de tous les parents qui font des petits boulots comme serveuses, vendeuses, ménagères, etc., et qui ne peuvent pas payer l’école privée à leurs enfants, malgré toute leur bonne volonté. Bref, l’école privée exclut tous ceux avec lesquels, que tu le veuilles ou non, tu devras vivre un jour ou l’autre en société. Mais le pire, vois-tu, ce n’est pas ça... et là, je reviens à mon idée de départ. Non, le pire, c’est que ces gens-là croient dur comme fer que le développement de l’enfant passe par le programme scolaire, par les cours, alors que la richesse d’un individu ne vient pas de ce qu’il a appris dans ses cours, mais plutôt dans ce qu’il a appris en dehors des cours...

- Mais ma mère dit...

- Ta mère, comme tous ceux qui sont ici ce soir, ont la mémoire courte. Tu sais, je connais ta mère depuis trente-cinq ans. On a vécu au moins deux années de secondaire côte à côte. Sais-tu d’où elle vient, ta mère ?

- De Pointe-aux-Trembles, là où habite encore ma grand-mère.

- Oui, Pointe-aux-Trembles, une petite ville avant qu’elle ne devienne cet arrondissement de Montréal. À l’époque, à Pointe-aux-Trembles, il y avait deux arénas et neuf terrains de baseball, mais aucune bibliothèque ! Bref, ce n’était pas certainement pas le lieu idéal pour s’épanouir sur le plan culturel... Et sais-tu où elle étudiait, ta mère ?

- Au couvent des soeurs, je le sais...

- Ça, c’était juste au début, je veux dire les deux premières secondaires seulement. Après, elle est allée, tout comme moi, d’ailleurs, et tout comme la plupart des gens qui sont ici à boire leur coupe de vin blanc en levant le petit doigt, à la polyvalente, à l’école publique, quoi, celle qui était fréquentée par les gens du quartier, les pauvres comme les mieux nantis, les voyous comme les jeunes de bonne famille, cette même école qui, aujourd’hui, arrive au 392ème rang sur 400 dans le palmarès des écoles du Québec !

- Ah oui ?

- Et si je te disais que ta mère et moi avons passé une année complète du secondaire assis dans un local de théâtre, foxant un cours sur deux, à discuter de tout et de rien en écoutant de la musique ?

- Non, c’est pas vrai...

- Pour le développement du potentiel, tu repasseras, hein ? Peu importe... je vais te poser une question, maintenant. Dis-moi, quelle est la différence entre deux diplômés du secondaire ?

- Ben... aucune ?

- On pourrait dire ça, oui... mais il y en a une, justement, et elle est fondamentale : la différence entre deux diplômés réside dans la somme des apprentissages et des expériences que chacun a cumulé en dehors des cours. Autrement dit, ce qui fait la richesse d’un individu, ce qui fait qu’il se distinguera des autres, c’est tout ce qu’il a appris en dehors de l’école ou, à tout le moins, en dehors des cours. Et crois-moi, mon garçon, c’est cette richesse-là qui a permis à ta mère de devenir gestionnaire dans une des plus importantes sociétés d’État de ce pays.

- Et les autres, qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

- Quels autres ?

- Ceux qui ont fait l’école privée, pardi !

- Tu ne me croiras peut-être pas... mais la plupart des petits chiens savants qu’on a connu à l’école - qu’elle soit publique ou privée - n’ont jamais accédé aux institutions d’enseignement supérieur, comme le cégep et l’université.

Zacka but une gorgée de Coca. Après un moment de silence, il leva les yeux vers moi et me dit, l’air plus sérieux que jamais : « Donc, l’école, ce n’est pas si important ?

- Oui, c’est important... mais pas au point d’en faire une dépression, ok ? C’est important de conserver une moyenne d’au moins 75 dans toutes tes études secondaires. Pour le reste, ce qui compte, c’est de durer... Le secondaire n’est rien, tu comprends, car tout commence au cégep et à l’université. Tu verras plus tard que tout le monde se fout de l’école secondaire où tu as fait tes études. Dans un entretien d’embauche, on ne posera même pas la question !

- Oui, d’accord... mais...

- Écoute, au lieu de te plaindre, remercie le ciel de t’avoir évité le privé. Tu sais, l’école publique dans laquelle tu passeras les cinq prochaines années sera peut-être le seul espace dans ta vie où tu côtoieras quotidiennement un éventail d’individus qui, bon gré, mal gré, représenteront toutes les composantes de la société de demain. Au cégep, déjà, tu en verras moins de ces caves, de ces voyous, de ces imbéciles... et tu retrouveras ces fils à papa que tu n’as pas fréquentés au privé, fort heureusement pour toi. Et laisse-moi te dire une chose, pour finir : tu vaudras cent fois plus qu’eux. Et à l’université, tu les battras à plate couture car toi, mieux que quiconque, tu sauras d’où tu viens. »

Je regardai ce petit garçon de douze ans, légèrement impressionné par sa qualité d’écoute. Je devais convenir que sa mère avait raison : il n’était pas bête du tout et il n’éprouvera sans doute aucune difficulté à faire ses études secondaires.

« Merci », me dit-il en me regardant les yeux. « Je comprends mieux, maintenant.

- Qu’est-ce que tu comprends mieux, jeune homme ? », lui demandai-je, n’étant soudain pas tout à fait convaincu d’avoir été compris.

« Que les études secondaires sont importantes, mais...

- ...puisque tu es un gars intelligent, tu les feras les doigts dans le nez, en t’amusant le plus possible, en pratiquant des sports, en devenant membre du club de la radio, ou n’importe quoi comme ça. Et les cours...

- ... on s’en fout ! Il faut juste avoir 75%.

- Tout à fait... Me voilà rassuré : tu as tout compris !

- Oui...

- Et s’il te plaît, ne joue plus les dépressifs à la con avec ta mère, ok ? Elle ne mérite pas ça... car jamais tu connaîtras dans ta vie une femme qui t’aimera autant qu’elle, ok ? Jamais.

- Ok, promis.

Céline et Flo me firent des signes de la main. Je m’apprêtais à aller les retrouver quand Zacka me dit :

« Au fait, je voulais vous dire...

- Oui ?

- C’est Zacharie, mon nom. Pas Zacka », me dit-il en fronçant les sourcils.

« Ok, je m’en souviendrai. »

Et pour la première fois depuis le début de notre conversation, il me gratifia d’un sourire. Un petit sourire en coin qui me rappelait celui de sa mère quand elle était à peine plus âgée de que lui.