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Le sourire d’Hélène Châtel

lundi 15 mars 2010, par Daniel Ducharme

Je suis archiviste. En soi, cela n’a pas vraiment d’importance pour la compréhension de ce récit, si ce n’est que cela en constitue le point de départ, l’élément déclencheur qui a fait ressurgir dans mon esprit le sourire d’Hélène Châtel.

En tant qu’archiviste, je suis chargé entre autres choses d’analyser les calendriers de conservation des organisations soumises à la Loi sur les archives. Au Québec, cette loi oblige les organismes publics à faire approuver ces calendriers par Bibliothèque et Archives nationales du Québec, institution dont je suis à l’emploi depuis quelques années. Sans entrer dans des détails fastidieux, disons simplement qu’il s’agit de tableaux de gestion dans lesquels sont établies des durées de conservation en fonction des grandes séries de dossiers qui ont cours dans les organisations. Mais ce qui intéresse au premier chef mon institution, c’est que dans ces tableaux se trouvent également consignées les décisions relatives au sort final des documents une fois les délais écoulés : élimination ou versement, c’est-à-dire destruction ou conservation permanente à titre de patrimoine documentaire de la nation.

En novembre dernier, je travaillais à l’analyse d’un calendrier de conservation en provenance d’une commission scolaire de l’est de l’île de Montréal. Il s’agissait d’une règle qui s’appliquait aux documents produits dans les écoles primaires. Elle indiquait que les dossiers des élèves ayant fréquenté l’école primaire avant 1970 pouvaient être éliminés à l’exception de ceux portant des noms de famille commençant par les lettres D, M et S. Cette règle de tri, que l’on n’applique guère aujourd’hui, n’a qu’un seul avantage : conserver un nombre relativement de restreint de documents parmi une grande série de dossiers de même nature. En me penchant sur cette décision, je me rendis soudain compte que mon propre dossier échapperait au couperet puisque mon nom - Dumas - commence par la lettre D. Par contre, celui d’Hélène Châtel, qui avait fréquenté l’école Sainte-Élisabeth en même temps que moi, allait être envoyé à la déchiqueteuse. Hélène, mon Hélène, la meilleure de la classe, allait donc mourir une seconde fois.

Et c’est ainsi que, subrepticement, tout me revint en mémoire.

***

J’allais sur mes neuf ans lorsque, en 1965, je commençais ma troisième année d’école primaire à Sainte-Élisabeth, une petite école de la 6e avenue à Pointe-aux-Trembles. Pour la première fois, les classes étaient mixtes. Dès les premiers jours, je remarquai la présence d’une petite fille aux cheveux châtains légèrement ondulés, aux yeux couleur noisette, aux lèvres charnues, au nez fin. Elle était assise sur le deuxième banc de la première rangée, sur la gauche. La maîtresse m’ayant assigné le cinquième banc de la première rangée de droite, je voyais Hélène de profil, légèrement en plongée. Tout de suite, je tombai éperdument amoureux d’elle.

Quelque chose d’étrange émanait de cette petite fille. Un air grave qui contrastait avec sa taille délicatement menue. Première de la classe, elle réussissait dans toutes les matières sans manifester le moindre effort. Elle répondait sans vanité aucune aux questions que posait madame Fréchette, la maîtresse. Elle ne levait jamais la main pour signifier qu’elle connaissait la réponse à une question. La maîtresse, après avoir fait en vain le tour des élèves, se tournait vers elle, d’un air plutôt blasé, et disait : « Hélène ? » Et cette dernière donnait la réponse sans enthousiasme, avec sa voix douce, à la sonorité mi-aiguë mi-grave, quasi monocorde en somme.

Hélène fut mon premier amour, mon premier grand amour. Un amour fou, en quelque sorte. La nuit, dans mon lit, je prononçais son nom, que je trouvais exquis. Collant mon visage contre l’oreiller, je m’exerçais à reconstruire son image. Puis je m’endormais, rêvant qu’à vingt ans j’allais la retrouver, l’épouser, lui faire des enfants. Le lendemain, je l’observais à l’école, de loin, en me promettant de corriger mes erreurs de physionomiste la nuit suivante.

Pour la conquérir, j’entrepris de mieux travailler à l’école. Après le repas du soir, je sortais mes cahiers fripés et repassais tout ce que j’avais appris dans la journée. Parfois, étonnée, ma mère me demandait : « Tu ne vas pas jouer dehors avec tes amis ? » Et moi, levant à peine la tête, je lui répondais : « Non, Maman, j’ai du travail. » Mais, en dépit de mes efforts, je n’ai jamais réussi à occuper le même rang qu’Hélène. Néanmoins, l’amour que je lui vouais me propulsa, me galvanisa, au point que j’obtins le troisième rang au deuxième trimestre de cette année-là. Cela fit la gloire de ma mère, la fierté de mon père... et l’envie de mes frères !

***

Tout ce qui monte redescend, dit-on. Dans mon cas, il serait plus juste de parler de chute ou de dégringolade. En effet, un jour de février 1966, alors que j’étais sans doute trop sûr de moi, je me fourvoyai complètement dans un contrôle d’arithmétique, inscrivant la réponse du deuxième problème à l’emplacement du premier et continuant à me tromper un peu partout. En dépit de mes explications et de mes « mais, Madame... », la maîtresse m’obligea à rester après la classe pour reprendre un à un tous les problèmes. J’en fus abasourdi car, de ma vie, il ne m’était jamais arrivé de rester à l’école après les heures de classe. Première humiliation. Pour m’aider à résoudre les exercices d’arithmétique, madame Fréchette demanda l’aide d’Hélène, mon Hélène dont, du haut de mes neuf ans, j’étais amoureux à en perdre haleine... Deuxième humiliation. Et comme si tout cela n’était pas assez, j’éclatai en sanglots, au moment où Hélène s’approcha de mon pupitre. On eut dit un petit ange dont le moindre pas semblait soulevé par la grâce. Voyant mon désarroi, la maîtresse vint me calmer et fit asseoir Hélène à mes côtés. Celle-ci, de sa voix mi-aiguë mi-grave, quasi monocorde en somme, mit fin à mon supplice en me donnant rapidement les réponses. Alors moi, pleurnichant doucement sans oser la regarder, animé par l’indignation que procure toute injustice, j’écrivis les réponses qu’elle me donnait, conscient qu’elle faisait en quelque sorte les exercices à ma place. Et conscient aussi que, en faisant montre de compassion à mon endroit, Hélène me prouvait combien elle était supérieure à tous les autres, y compris moi-même, bien entendu...

Une fois que j’eus recopié les problèmes au propre sur ma feuille d’exercices, Hélène se leva silencieusement et, avant de quitter la classe, m’adressa un petit sourire en coin, comme pour s’excuser de l’humiliation que la maîtresse venait de m’infliger. Pas un mot. Juste ce petit sourire en coin. Mais je le vis, ce sourire, car précisément à ce moment-là, j’osai lever la tête pour la regarder. J’aperçus alors le visage d’Hélène qui, en souriant, s’illumina pendant quelques secondes, laissant apparaître de jolies fossettes aux joues. Je vis ce simple petit sourire en coin, ce sourire fugace, si limité dans l’espace et dans le temps, ce sourire comme une arme qui vint, par le simple fait d’exister, anéantir toute l’injustice du monde, éradiquer tout le mal de la planète, ce sourire qui, enfin, me laissa croire à nouveau en l’humanité des hommes et des femmes, grâce à ce qu’il révéla : connivence, complicité, solidarité - des mots dont j’ignorais la signification exacte, mais dont je comprenais soudain la portée.

Pantois, encore sous le choc, je ramassai mes affaires et rentrai sans tarder à la maison, illuminé par ce sourire qui resterait à jamais gravé dans ma mémoire. Mona Lisa pouvait aller se rhabiller : le sourire d’Hélène Châtel, que je reçus comme une grâce en février 1966, changea le cours de mon existence.

***

Hélène habitait sur la 5e avenue, au sein d’une famille qui comptait une quantité innombrable d’enfants. Un peu plus tard, j’ai connu un de ses frères et deux de ses sœurs, mais elle, elle me fut toujours inaccessible. À la rentrée de septembre 1966, les garçons n’étaient plus avec les filles et, de toute façon, Hélène fréquentait une autre école. Je ne la revis donc que très rarement, mais chaque fois, quel que fut mon amour du moment, je tressaillais à sa vue. Cependant, jamais je n’osai l’approcher, lui parler. Seulement la regarder, de loin.

Je me souviens qu’un jour, alors que j’allais sur mes treize ans, je venais de me faire brutalement plaquer par Lucie Pagé, ma première copine. En rentrant à la maison, le cœur lourd, les yeux rougis par des larmes, j’aperçus Hélène de l’autre côté de la rue. Elle me jeta un regard et, dans son regard, j’ai cru comprendre qu’elle savait ce qui venait de m’arriver. Et avant qu’on ne s’éloigne trop l’un de l’autre, elle m’adressa encore une fois un petit sourire en coin, le même sourire qui avait illuminé mon existence le jour du contrôle d’arithmétique.

Je me souviens aussi que, deux ans plus tard, alors que je venais de subir une autre défaite amoureuse, auprès de Chantale Legendre (Chantal avec un e, comme on l’écrivait à l’époque), je la rencontrai par hasard à la sortie de la polyvalente Daniel-Johnson, école que fréquentait Chantale, et Hélène aussi. Encore une fois, elle me fit grâce de ce sourire en coin, ce même sourire, toujours, qui, en soulevant le monde, me redonna confiance en l’avenir. Pourquoi alors n’eus-je pas le courage de m’approcher d’elle pour lui dire : « Tu as raison, Hélène. Cette fille n’en vaut pas la peine, ne vaut pas ma peine. Seul compte le fait qu’à vingt ans je reviendrai te chercher pour que nous unissions nos destinées... » Sans doute n’étais-je pas aussi fou à quinze ans que je l’étais à neuf...

***

À la fin de mes études secondaires, je perdis Hélène de vue jusqu’au jour où j’entendis à nouveau parler d’elle. J’appris par mon amie Céline qu’elle venait de se suicider en se jetant devant le métro, un vendredi soir. À ce souvenir, je relis aujourd’hui le journal intime que je tenais à l’époque, journal dont voici un extrait :

Jeudi, 3 novembre 1977 - Je suis allé au collège du Vieux-Montréal où j’avais rendez-vous avec Céline. Je l’ai rencontrée, puis nous sommes allés au Robutel. Après, nous sommes allés nous promener en ville, puis Céline m’a accompagné jusqu’à l’université. C’est là qu’elle m’a annoncé une chose qui ne cesse de me tenailler depuis. Il s’agit d’une mortalité, une fille que j’ai connue jadis : elle s’appelle Hélène Châtel. Ce seul nom évoque en moi une partie de mon enfance [...]. Et elle est morte de quelle façon ? Vendredi dernier, soit le 28 octobre, elle s’est suicidée dans le métro. Je ne veux pas jouer un mélodrame, mais cela m’affecte énormément. J’aurais aimé la revoir, lui dire que je l’ai aimée secrètement pendant plusieurs années quand je n’étais qu’un enfant. Peut-être aurait-elle renoncé à son projet suicidaire ? J’ai vingt et un ans, maintenant. L’âge où je voulais aller la chercher.

***

Trente ans ont passé depuis que je n’ai plus vingt ans. Et voilà qu’Hélène, la petite fille tant aimée de mon enfance, m’est revenue en mémoire. En fait, je n’avais jamais su exactement ce qui s’était passé. À l’époque, Céline m’avait vaguement dit qu’elle s’impliquait à fond dans le milieu de la danse et qu’elle avait connu une déception amoureuse. Un homme en qui elle aurait investi toute sa confiance l’aurait abandonnée, ou quelque chose comme ça. Une déception amoureuse peut-elle vraiment conduire quelqu’un à s’enlever la vie ? Et dire que moi, à chacune des déceptions amoureuses qui ont parsemé mon existence (et Dieu sait si j’en ai connues entre 13 et 35 ans !), c’est le sourire d’Hélène qui me donnait le courage de passer à travers.

L’image de la fillette de neuf ans - cheveux châtains ondulés, yeux couleur noisette, lèvres charnues, nez fin - est toujours imprimée dans mon cœur, même après quarante années. Et elle le sera sans doute jusqu’à ma mort. Je n’ai jamais pu oublier cette petite fille qu’après tout je n’ai jamais vraiment connue. Je sais simplement que son regard désolé, ce petit sourire en coin, le jour où elle a fait mes exercices de calcul alors que j’étais en larmes, ne me quitteront jamais.

Le sourire d’Hélène Châtel est le bouclier contre les coups durs que la vie ne manque jamais de m’asséner. Ce n’est ni une arme blanche ni un poing américain. Un sourire de fillette, c’est tout. Un sourire qui aide à vivre.

***

Cette nouvelle a été publiée dans la revue Virages, no 42 (hiver 2008), p. 15-21.