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Devant la mer

lundi 2 août 2010, par Thierry Cabot

Secoue au moins le vide insultant qui te borne
Avec l’œil nébuleux d’une revêche nuit.
Ne goûte plus jusqu’à vomir le crachat morne
Du médiocre qu’étouffe une écharpe d’ennui.

Hume tes mots, sème ta voix, hisse tes rêves,
Décapite les murs flageolants à moitié,
Et fais encore en magicien des blondes grèves
S’élargir sous ta foi l’horizon tout entier.

Que peuvent les corbeaux que la vermine écrase ?
N’es-tu pas né pour vivre et plus noble et plus grand,
Né pour saisir et mordre au sel de toute phrase
Un peu du cœur naïf d’un soleil pénétrant ?

N’es-tu pas là, si fort et si plein de toi-même,
Si royalement jeune et constellé d’ardeurs,
Oui tellement chéri par l’immensité même
Qu’un enfant y boirait ses futures splendeurs ?

Le monde est vieux, bien sûr, mais l’aube n’a point d’âge.
Les jours sonnent, vêtus comme d’amples secrets.
Au-delà de tes mains, l’heure en vagabondage
Imprime à chaque élan on ne sait quoi de frais.

Le beau ciel presque nu teint les eaux rayonnantes.
La mer adamantine a des jeux orgueilleux.
Du fond de leur clameur, soûles, tourbillonnantes,
Les vagues à l’envi brassent le merveilleux.

Vois trembler le matin à la musique neuve
Et vers l’azur égal sangloter les embruns,
Cueille le songe auquel ton infini s’abreuve
Quand, délice d’écume, il jaillit des flots bruns.

Oh ! combien il te faut de soifs à ta mesure,
Combien... combien tu veux, libre d’aucun soutien,
Ici toujours, malgré la haine et la brisure,
Déchirer l’habit sale où le vil te retient !

Sur les lames, regarde ! un vol blanc de mouettes
Embrasse l’or liquide au souffle bondissant ;
Car il n’est Miel dont maintes fois tu ne souhaites
Sentir à pleins poumons le goût bouleversant.

Plus loin, dans la ferveur capiteuse et la gloire,
Le vent large médite au seuil de l’éternel,
Et la lumière aiguë aux feux de sa mémoire
Rend le monde à son verbe immense et fraternel.

O rien ne dit assez l’éclat de ta naissance !
L’onde croule sans fin de chavirants échos.
En toi monte et s’agite une claire puissance
Mêlée à la chaleur des roulis amicaux.

Hymnes, fécondité, parfums d’avant déluge,
La mer lave les rocs ; l’air est délicieux.
Va d’une seule haleine y puiser un refuge,
Plein du sang de ton cœur ! plein du cri de tes yeux !

***

Poème extrait de La Blessure des Mots.