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Vieillir à New York

dimanche 6 novembre 2011, par Irina Teodorescu et Géraldine Aresteanu

La première fois, je suis partie à New York pour fêter 7 ans de travail en binôme avec ma photographe, Géraldine.
Nous nous sommes éclatées et nous sommes rentrées remplies d’énergie.
Du bling-bling, du mouvement, de l’excitation, de l’argent à flot, de l’extraordinaire, du très haut, du flambant neuf, de l’envie, du rêve, de l’expression à vif !
En veux-tu, en voilà ! La ville nous a plu ! Carrément.
Alors, réflexe du perpétuel immigré, je n’ai pas pu m’empêcher de me poser la question : et si on s’y installait ?

Quelques mois après, nous sommes retournées à NYC, pour tenter de rentrer un peu plus dans le sujet. Nous avions appris, lors de notre précédent voyage, l’existence d’une association d’aide aux personnes âgées qui aujourd’hui n’ont plus les moyens de mener la vie d’hier. C’est ainsi que nous avons eu l’idée suivante : et si on faisait un reportage sur quelques vieux New-Yorkais. Pour qu’ils nous disent comment c’est, de vieillir dans cette ville qui ne dort jamais. Pour savoir vraiment ce qu’il en est. Ce qu’on deviendrait, si on venait s’y installer, avec nos métiers pseudo artistiques.

Un ami nous a filé les coordonnées d’un mec génial, "un ange", nous a-t-il dit. C’était Stephen Bernstein, ancien traiteur des stars. Un illuminé, effectivement.

Stephen Bernstein nous reçoit pour déjeuner, chez lui, en compagnie de ses trois chats. D’abord, il nous fait faire le tour de son appartement, un "railroad" qu’il l’appelle. C’est à dire trois pièces à la queuleuleu et un mini-espace cuisine, salle de bain et toilettes sur le côté. Il est tout sourire. Il occupe cet appartement depuis Noël 1966 et il en est toujours amoureux, et surtout, il paie toujours le même loyer. Car ils ont à New York une loi des loyers bloqués, comme à Paris. Il y a encore des gens qui peuvent habiter en plein coeur de Manhattan pour trois francs six sous. Ensuite, il m’installe à la table du salon et j’anime la discussion, pendant que Géraldine prend des photos.

"Au départ, commence-t-il, je voulais être acteur pour le cinéma. Quand j’étais enfant, je faisais du théâtre et c’était là mon seul refuge contre la pression familiale. Mais plus j’avançais dans ce métier, plus j’étudiais, moins j’avais du talent. Vers mes 30 ans, je ne trouvais plus aucun contrat. J’en étais venu à imiter l’aboiement d’un chien dans une publicité de l’époque. Heureusement, dans ce temps-là, j’habitais un appartement qui coûtait 24 dollars par mois. Imaginez donc : 24 dollars par mois ! Puis un jour j’ai préparé le buffet pour le mariage d’une amie. Les invités ont tellement aimé ma cuisine, que peu de temps après quelqu’un a publié un article sur mes talents de cuisinier – dans un grand journal, "Women’s Wear Daily" ! Suite à cet article, tout d’un coup, les gens se sont mis à m’appeler pour me demander de les aider pour leurs fêtes, leurs buffets, etc. J’ai commencé à la base, j’ai tout appris sur le tas, par accident. J’étais ravi ! Vraiment ! Et en moins d’un an, j’organisais des fêtes pour Robert Redford, pour Twentieth Century Fox, pour des grandes boîtes de production. Tout avec mes petits moyens et surtout avec l’aide des artistes qui venaient animer mes festins. Ils avaient tous beaucoup de talent ! Par exemple, j’ai demandé à une amie de décorer les quelques plats que j’utilisais. En France, j’ai trouvé une grosse marmite et je l’ai acheté pour y faire mes soupes. Regardez, elle est ici (il nous montre un gros pot en cuivre rempli de bois pour la cheminée). Pour moi, c’était comme un rêve ! C’était un temps où tout le monde se connaissait, où tout était possible ! C’était l’époque d’après la libération sexuelle, on essayait tout, dans tous les domaines, et tout était une célébration perpétuelle de la vie. Je me suis imprégné de cette liberté et je vais la garder en moi pour toujours, même si ces temps sont révolus."

Stephen nous raconte aussi comment il a toujours vécu d’un mois à l’autre, sans vraiment savoir combien de temps il pourrait ainsi tenir. Et il nous dit que finalement, le théâtre et la cuisine se ressemblent, car à chaque instant on met devant les yeux affamés d’un "spectateur/mangeur" une performance. Il nous a aussi livré un secret : "En cas de catastrophe pour les desserts, dit-il, on peut tout arranger avec des fruits rouges ! Vous les disposez joliment par-dessus, et ça passe !". Et ça, il le sait pour l’avoir testé, car le gâteau du premier mariage de Tom Cruise avait fondu au soleil.

Alors la morale : à New York, la vie n’est plus ce qu’elle était, alors, en cas d’échec, mieux vaut avoir beaucoup de "fraises" sous la main.
Stephen Bernstein nous a préparé trois assiettes de salade, qui se trouvaient discrètement rangées sur une étagère dans son salon. Parfait exemple d’élégance à ne partir de rien. Tout comme le personnage et sa vie.
Nous partons, éblouies.

Le même ami de Paris (merci merci et encore merci !) nous a envoyé voir Ruth Marten. Un autre style, une autre ambiance.

Née à New York, ancienne célèbre tatoueuse de gens célèbres, Ruth m’a paru nostalgique. Pour commencer, elle refuse de nous parler de sa période dans le tatouage. "C’est underground, interdit au départ, à cause d’un mec à Coney Island qui avait contaminé des clients avec l’hépatite" résume-t-elle. En ce moment, elle travaille sur un livre d’illustrations et prépare une expo pour une galerie à SoHo. Le tout dans son studio, un grand loft d’où on pouvait voir, dans le temps, les tours jumelles du World Trade Center. Elle dit qu’elle se sent si bien chez elle que finalement elle ne sort pas beaucoup. Et justement, elle a pris un chien pour s’obliger à faire une promenade chaque jour. Elle nous avoue aussi avoir acheté une veste pour être plus belle sur les photos, mais elle reste mal à l’aise devant la caméra pendant un bon moment. Finalement, j’arrive à lui faire oublier la présence de la photographe. Elle me parle d’un autre temps :

"J’aimerais pouvoir vous amener dans mon New York à moi. Celui où j’ai vécu lorsque j’avais 16 ans. Une fois, j’ai acheté une vieille carte, du 19e siècle, et comme il y avait de la place à droite et à gauche, j’ai créé un index, avec des points de A à Z qui correspondaient à des endroits sur cette carte. Je l’ai appelée MISSING FROM NEW YORK. J’ai fait un inventaire de toutes ces petites choses dont je me souvenais, mais qui n’existaient plus. J’ai vendu cette oeuvre, mais je compte refaire un travail similaire. Peut-être avec une autre carte, mais de toute façon, mes souvenirs ne seront pas les mêmes aujourd’hui qu’alors. Et puis, je n’allais jamais à Uptown. Toutes les images que je garde sont de Downtown. Mais je pourrais peut-être emprunter la mémoire d’autres personnes aussi...

Vous savez, c’est assez intéressant, car un artiste est un miroir de son temps. Et parfois, cette "image" s’affiche immédiatement, parfois elle met des années. Par exemple, en ce qui vous concerne... Vous avez dans les trente ans, n’est-ce pas ? Et bien, si on traçait une ligne, vous seriez là et moi ici. J’ai parcouru toute cette vie. Et par ailleurs, j’ai des élèves de 20 ans qui étudient les beaux-arts et qui ne sont qu’au départ. Moi, je regarde ça et je ne peux que constater que même si on se trouve tous dans la même pièce, il y a une différence énorme dans notre façon de rendre l’image de notre temps à travers l’art. Pour ma part, je regarde la ligne qu’on vient de tracer, et je me demande où ces années sont parties. Car New York a tellement changé. Ce n’est plus qu’une énorme banque maintenant. Tout tourne autour de l’argent."

Ruth nous aime bien, mais elle nous déconseille de venir vivre à New York. Cependant, elle nous informe que son canapé est dépliable, au cas où on débarquerait dans la ville à l’improviste. On peut donc à tout moment aller dormir chez cette dame qui se baladait, il y a vingt ans, avec ses aiguilles de tatouage et sa coiffure punk.
Nous partons le sourire aux lèvres.

Le lendemain, nous débarquons chez Austin Chinn, designer d’intérieurs à l’ancienne. Austin est un ami de Stephen. Ils ont les mêmes goûts, et le même genre d’appartement. Mais chez Austin, c’est presque étouffant. Il vit au milieu d’une énorme collection de drôles d’objets et il en est très fier. Géraldine fait tomber un flamand rose en porcelaine et moi, je n’arrête pas de me prendre les pieds dans ses tapis.

Il nous explique : "Lorsque je suis arrivé à NY en 1969, je me suis inscrit dans une école de mode. Mais à la fin de mes études, je me suis rendu compte que je voulais être designer d’intérieur. J’étais charmant à l’époque, j’ai provoqué des rencontres en faisant de grands sourires et ces gens m’ont aidé. À l’époque, toute inspiration était la bienvenue, toute aspiration était réalisable. New York était une ville salle et dangereuse, mais l’énergie créatrice était incroyable. On pouvait la sentir et, dès que vous entrepreniez quelque chose, tout le monde vous faisait confiance. La vie était un cadeau, on pouvait vivre avec un rien. Un taxi coûtait 1 dollar. Et qui n’avait pas 1 dollar ? Regardez, par exemple, cet appartement. Je paye un loyer minuscule, car celui-ci n’a pas augmenté depuis mon aménagement. Et c’était un choix, car dès le départ, je voulais habiter dans ce genre de maison. Il s’agit d’un "tenement", un endroit conçu pour les immigrants de la classe ouvrière. Comprenez-moi, si j’avais débarqué à Paris, j’aurais choisi le boulevard St-Germain avec un logement sous les combes. Ici, à New York, j’ai choisi de vivre et de vieillir ainsi. C’était un de mes rêves, et je l’ai réalisé. Ensuite, ce que vous voyez dans cette maison est ma vie privée. Tous ces objets, tous ces livres, SONT ma vie. C’est une collection unique dans son genre, puisque chaque chose est liée à une période que j’ai traversée. Prenez ce coffre de Louis Vuitton. Pendant mes études de création vestimentaire, Louis Vuitton était... comment dire... tout simplement le meilleur. J’en ai parlé à mes parents, et là, ma mère m’a dit : mais nous avons une de ses "valises" dans le grenier. Je suis monté voir, et effectivement, le coffre de ma grande-mère gisait là, sous un tas de poussière. Ou bien regardez ces assiettes peintes avec les chutes du Niagara. Il y a eu un temps où tout le monde en faisait l’acquisition. Vous comprenez, mon métier est la décoration d’intérieur. Même si je sais que jamais je ne créerais de collections pour mes clients, je dois tout de même connaître les goûts les plus sophistiqués des Américains. Je suis obligé de tout comprendre et d’en garder une trace. Finalement, c’est devenu une passion. Alors une chose est sûre, le jour où je déménagerai d’ici, mon corps ira au cimetière et ma collection au Metropolitan Museum of Art."

Austin a une vie active, on sent l’énergie circuler en lui. Il ne tient pas en place. Il nous explique qu’il est heureux d’être vieux à cette époque. Qu’il est content de pouvoir prendre le métro sans crainte de se faire attaquer et qu’il s’en fout s’il n’y a plus d’endroit pour aller danser dans sa ville, car d’après lui, un vieil homosexuel de 70 ans serait ridicule en dansant. Puis, à son tour, il nous livre un secret. Apparemment, la recette d’une vieillesse heureuse est très simple : ne pas grossir. Donc oui, on peut venir vivre à New York, à condition de rester en forme.
Nous partons, pressées de prendre l’air.

Le dernier jour, il pleut des cordes. Nous arrivons en retard chez Ken Tisa, un très bon ami de Ruth, qui nous excuse d’emblée parce que nous venons de France. Il adooooore les Français. Il a d’ailleurs passé quelques années à Aix-en-Provence. Une ville bourgeoise, mais dans laquelle il s’est fait beaucoup d’amis.

Très bien, et New York alors ? Il nous sert d’abord un thé avec des gâteaux et nous parle de ses trois tatouages, dont l’un est une création de Ruth dans le bon vieux temps. Et puis enfin, il nous raconte sa vie :

"Je suis vieux, je mène une vie simple maintenant : deux jours par semaine, je vais à Baltimore où j’enseigne l’art narratif appliqué. Le reste du temps, je me consacre à mon propre art, ici, comme vous pouvez le constater. Vous voyez, New York est une ville avec une énergie intense. Il y a tellement de galeries, de musées, d’endroits où il faut se rendre. Et encore, ce n’est rien par rapport à ce que c’était dans les années 70. C’était fantastique. SoHo était un endroit dangereux, crade... Les "riches" et la "classe moyenne" partaient vivre ailleurs, alors que des artistes de partout dans le monde arrivaient. Ils venaient d’Amérique, d’Europe, du Japon... Il y avait des fêtes à n’en plus finir, on pouvait aller n’importe où et rencontrer des gens célébrés partout. Pour moi, c’était très excitant. Comme pour tout le monde, d’ailleurs c’est bien pour cela que les artistes venaient. Je me rappelle, par exemple, un des diners que j’ai organisé ici même. Les personnes que j’admirais le plus étaient assises autour de cette table : Philip Glass, Bob Wilson, Jim Self, Richard Serra... Et ce n’était qu’un repas ordinaire, tout le monde se connaissait, personne ne se prenait pour une star... On était tous là pour collaborer, pour échanger. New York était un énorme melting-pot d’idées créatrices, un peu comme Paris dans les années vingt. Disons qu’entre... mmm... la fin des années 50 jusqu’au milieu des années 80, c’était The Place To Be !

Ensuite, le SIDA est arrivé. Le virus a frappé de plein fouet notre milieu et beaucoup d’artistes sont morts. J’ai perdu un certain nombre d’amis, alors, comme tous ceux qui ont "survécu", je me suis retiré de la vie mondaine. Je n’y voyais plus aucun intérêt, après toute cette souffrance. Et il n’y a pas que le SIDA. Il y a aussi l’argent. Dans les années 80, la classe "aisée" est revenue vivre à Downtown. Évidemment, tout artiste a besoin du soutien de ceux qui tiennent les finances, on était heureux alors, mais les prix des loyers ont monté et avec eux, tout le reste. Du coup, les artistes sont partis. Et maintenant, il ne reste plus que des anciens, comme moi. L’art est devenu corporatif. Ce n’est plus qu’une bonne ou une mauvaise affaire..."

Ken est un artiste prof. On le sent à sa façon de parler, très méthodique, pédagogique. Il nous dit qu’aujourd’hui, tout se passe à Brooklyn. Si on veut s’ installer à NYC, mieux vaut oublier Manhattan.

Nous déplions nos parapluies et nous partons, cette fois-ci vers l’aéroport.

Pour résumer, je n’en sais pas plus. C’est comme si j’avais demandé à Picasso si ça lui avait plu de vieillir en France. Autres temps, autres possibilités... Cependant, je crois qu’il faut gagner beaucoup d’argent pour bien vivre à New York. Alors pour le moment, je reste à Paris. Puis franchement, chez moi dans le 11e, ce n’est pas si mal : je fais tranquillement mon métier, je lis le tigre, j’écris une nouvelle par-ci, un article par là, je bois des bières avec les potes et la vie coule en douceur.

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Texte : Irina Teodorescu
Photos : Géraldine Aresteanu

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