Accueil > Société > Généralités > Istanbul… une ville au croisement des espaces et des temps

Istanbul… une ville au croisement des espaces et des temps

dimanche 18 décembre 2011, par Irina Teodorescu et Géraldine Aresteanu


Je suis partie à Istanbul avec une seule image en tête : une illustration surgie de mon enfance, certainement d’un manuel d’histoire roumain, niveau CM2. Une illustration introuvable sur le net, mais très facile à imaginer : au fond, une construction en brique, garnie de quelques minarets. Devant, trois Turcs en train de négocier une marchandise très colorée, étalée sur une table. Ils sont tous vêtus de chemises blanches, de pantalons bouffants rouges et de turbans blancs et rouges... Le tout dans une ambiance en feu d’un coucher de soleil majestueux. Bref, des couleurs chaudes, très chaudes même.

Géraldine, quant à elle, gardait quelques vagues images de son précèdent voyage : un vieux bazar couvert très beau, une mosquée bleue très bleue, le souvenir des appels répétés à la prière et surtout son ébahissement de petite fille devant l’inattendue éloquence de son père en langue turque.

En arrivant, nous tombons sur une ville plutôt gris-marron-bleue, refroidie par la météo (en dessous des normales saisonnières) et surtout désertée par ses habitants, car nous sommes en plein Bayeram. Il s’agit d’une des fêtes religieuses les plus importantes là-bas, l’occasion pour plusieurs jours fériés.

Le premier soir, Bahar, une jeune femme fort sympathique, nous accueille chez notre hôte absent. Nous allons donc loger dans un des plus beaux appartements qui soient à Istanbul, avec vue directe sur le Bosphore. Devant notre fascination, elle nous sert un verre de vin et nous fait monter sur la terrasse de l’immeuble, d’où la vue est encore plus impressionnante ! Nous restons presque une heure à contempler le va-et-vient paisible des bateaux passant sans cesse de l’Europe à l’Asie et de l’Asie à l’Europe.
Le lendemain, tout est fermé, sauf quelques vendeurs de loukoums devant le marché d’épices. Les ruelles qui montent vers le vieux bazar sont désertes. Nous décidons d’aller vers la Mosquée bleue, et tout le long du chemin nous rigolons à la vue des publicités et vitrines très kitsch qui nous rappellent, après tout, notre chère Bucarest.

Dans la file d’attente pour visiter Sainte-Sophie, un monsieur qui semble parler toutes les langues nous propose en français une croisière sur le Bosphore. Nous refusons, alors il nous laisse sa carte. Il s’appelle Martin. Je regarde son badge (car il en porte un avec son nom et sa photo). Il s’appelle Müjdat. Le couple d’Italiens devant nous a reçu, lui aussi, une carte de sa part. À force de regards obliques, j’arrive à lire la version italienne : il s’appelle Martino... Quelques jours plus tard, je sais qu’un vrai commerçant, c’est-à-dire un commerçant Stambouliote, peut me vendre la lune à moitié prix dans la langue que je préfère !

Nous visitons la cathédrale Saint-Sophie, très belle, tout à fait impressionnante ! Géraldine tombe en admiration devant les nombreux candélabres qui descendent du plafond et se plonge dans une série de photos, pendant que moi j’essaye de trouver quelle est donc la religion de cet endroit. Aucune, si ce n’est le tourisme... Même impression dans la Mosquée bleue, malgré la grande part de tapis inaccessibles, car destinée à la prière. Mais j’avoue, mes sens étaient légèrement perturbés par l’odeur des pieds des touristes soudainement déchaussés.

Le jour suivant, nous passons en Asie en compagnie de Onur, un ami turc. Il fait froid, mais le soleil brille et la mer est très bleue. Nous traversons d’abord un quartier qui a l’air d’un village branché, nommé la Mode, avec ses bars et cafés décontractés. Ensuite nous allons en bus faire une promenade sur une falaise le long d’un canal et nous finissons notre après-midi dans un quartier qui ressemble à une petite station au bord de la Mer du Nord. Dans la soirée, nous revenons à Beyoglu, le quartier européen, et Onur me fait découvrir les vrais bars locaux, qui ont tous, bizarrement, des salles sur plusieurs étages. Je me dis qu’il ne faut pas être trop bourré en partant, vu la raideur des escaliers. Je rencontre aussi un autre ami à lui qui sait dire en français "je te retourne et je te fume" et pense qu’il maîtrise là l’insulte parfaite des Parisiens.

Nous passons les deux jours suivants entre des interviews et la visite de la biennale.

Istanbul est donc une belle ville, remplie de chats nourris par des maîtres bel et bien existants, mais invisibles, qui préfèrent clairement garder leurs chats à l’extérieur plutôt que dans leurs maisons. Il y a un côté byzantin qui pour nous n’est pas assez dépaysant, mais le serait certainement pour un Français de souche. Il y a une grande rue piétonne, plutôt commerçante et assez grise où il passe vers le haut et puis vers le bas, un tramway ancien, rouge dans lequel on peut apparemment monter en marche. Il y a énormément d’hommes qui passent leurs journées à pêcher, sur le pont Galata et sur les bords du Bosphore et de la mer. Il y a des femmes voilées de noir et des femmes en minijupe, les cheveux dans le vent. Le soir, dans cette grande rue piétonne, il y a beaucoup de jeunes hommes qui se baladent par trois ou par quatre en se tenant par les épaules ou par le bras. Ils ont tous la même coupe de cheveux.

Onur m’a dit qu’ils portaient un nom qui se traduirait en français par "beaufs". Il y a aussi l’art contemporain et l’envie des artistes turcs et de leurs riches mécènes de s’affirmer et d’avancer. Bien sûr, il y a les habitants, qui sont souriants, qui sont gentils, qui sont accueillants, qui m’ont offert trois (et non pas un seul) thés chauds lorsque j’avais froid. Mais il y a surtout la mer, le détroit, les bateaux, les deux continents. Il y a un sentiment de grandeur, de largeur, d’air, d’espace. On sent le croisement des mondes. Mais on sent aussi le croisement de l’histoire. Un sentiment de nostalgie de l’empire plane au-dessus de la ville. Serait-ce cette nostalgie qui masque les tons de couleurs chaudes auxquels je m’attendais ?

***

Texte : Irina Teodorescu
Photos : Géraldine Aresteanu

Leur présentation biographique et leur première publication sur le Portail d’Albert : « Vieillir à New York ».