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Les graffitis en Israël : art ou vandalisme ?

samedi 25 février 2012, par Michaël Adam

On le sait, les graffitis sont des dessins, ou des écrits, peints ou gravés sur des propriétés privées, sur les façades des maisons ou sur des immeubles bâtis dans des espaces publics. En règle générale, ces dessins et ces écrits se font sans l’accord de leur propriétaire et constituent donc, de fait, une infraction à la loi. Sont-ils le résultat d’un acte de vandalisme, de véritables œuvres d’art ou peut-être les deux à la fois ?

En Israël, les villes sont de grands musées dont les murs sont des canevas d’artistes… ou de vandales ! Les gares, les toits, les balcons, les fenêtres, les toilettes publiques, ou celles des lycées sont autant de toiles de fond sur lesquelles chaque être frustré et quelque peu poète peut peindre et dépeindre à sa guise, ses sentiments ou ses ressentiments. L’étudiant frustré qui a gribouillé en vitesse sur la porte des toilettes de l’université pendant une défection, seul avec sa déception : « Sarah je t’aime », en lui dédiant un cœur transpercé d’une flèche a certainement voulu, même incognito, que l’on connaisse sa douleur. Peut-être a-t-il espéré, le temps d’un instant, que ce message parvienne à la connaissance de sa Dulcinée pour que celle-ci change sa décision ?

Le graffiti est aussi et surtout une façon d’exprimer sa révolte, son désespoir ou son espérance. Pour un citoyen politiquement engagé, non satisfait des résultats des dernières élections, pour un chômeur au bord du désespoir, pour un insatisfait sexuel ou pour des fanatiques de tous bords, c’est aussi une façon de dire « pouce, je ne joue plus », une manière de vouloir changer le cours des choses en narguant le pouvoir et son autorité. Alors les murs ne sont plus seulement un journal intime, ils deviennent un journal tout court. A la limite, un graffiti c’est « l’éditorial » d’un journal gratuit offert par un tagueur, parfois de qualité, aux lecteurs pressés qui le lisent en passant en voiture, en train, ou à pied, sans devoir s’arrêter pour autant. Je citerai pour l’exemple les tagueurs prosélytes des partis ultraorthodoxes qui font, sur les murs de mon pays, l’apologie du repentir et du retour à la foi en nous implorant : « Dieu est roi : reviens à lui », « Filles d’Israël, habillez-vous pudiquement », ou ceux de l’extrême droite déclarant que « Le Grand Israël nous appartient », ou encore ceux de la gauche qui demandent pardon au premier ministre assassiné par un juif fanatique en lui disant :« Chalom Haver (adieu l’ami) », en souhaitant au peuple « Chalom harshav (la paix maintenant) ». Il y aussi les tagueurs fanatiques d’une minorité fascisante de colons illuminés qui débitent à la scie les oliviers des Palestiniens, laissant leur signature en lettres de sang sur leurs maisons et leurs minarets : « Tag mechir (C’est le prix à payer) ».

Cela dit, le pouvoir en place, de droite comme de gauche, tolère tacitement et sans recourir à telle ou telle sanction certains graffitis qui correspondent à son idéologie, même lorsque leur contenu ne convient pas nécessairement au consensus national. Par contre, avant la guerre des Six Jours, le graffiti à la mode : « Nasser attend Rabin » n’était nullement contesté en Israël. Cela dit, après le meurtre du premier ministre Rabin, quiconque tenterait de proposer de porter atteinte à la vie du premier ministre ou à celle de telle ou telle personnalité du gouvernement verrait son gribouillage effacé dans les plus courts délais. De fait, tout graffiti qui ne menace pas directement le pouvoir en place est généralement toléré par les autorités.

La culture du graffiti a engendré un nouveau dicton populaire. En effet, en Israël il est de coutume de dire, lorsqu’un évènement grave se produit, que « C’était écrit sur les murs ». Cette phrase, devenue proverbiale après l’assassinat de Rabin, signifie que les responsables de l’époque, qui sont ceux d’aujourd’hui, n’ont pas voulu lire le message très explicite inscrit sur les murs de la plupart des villes : « Rabin=Hitler », « Rabin-traitre », et l’on sait quel sort est réservé aux traitres ! Nombreux sont encore aujourd’hui les encouragements à la ségrégation et au meurtre gribouillés sur les murs de nos villes. Tous sont dangereux et portent les germes de la violence, particulièrement ceux qui mettent en danger les fondements de la démocratie (« A bas les tribunaux laïques, vive la loi de la Thora »). Ces graffitis aux messages politiques constituent le pouls de la société et ils sont une fenêtre ouverte sur ses composantes.

Toutefois, il est certain que le graffiti constitue un cadre de créativité. C’est un outil peu couteux et spontané qui permet de s’exprimer et de faire de la réclame pour des idées. Non seulement des particuliers l’utilisent, mais surtout les serviteurs des partis politiques. De par ses formes et ses conventions tacites et implicites, le graffiti correspond aux critères de la création artistique. En effet, le graffiti comprend tous les éléments d’une œuvre artistique : les formes et les lignes, les couleurs, parfois même le relief et surtout, ce qui en fait sa particularité : la calligraphie. C’est un art original, clandestin, populaire, vivant et toujours actuel, même si – à juste titre - la loi le condamne et le réprime parfois. C’est à tel point un art que certains musées lui proposent ses murs comme lieu d’exposition légal : Celui de Tel-Aviv par exemple qui, depuis le mois d’aout 2011, offre ses murs aux artistes de l’ombre, reconnaissant ainsi de facto l’art de la rue comme un enfant légitime du système politique et de la famille des créateurs. En Israël, depuis quelque temps, la protestation populaire et les manifestations font dorénavant partie de la vie publique. Ce qui était autrefois considéré comme atteinte à l’ordre public est aujourd’hui toléré, sur les places publiques, sous la forme de slogans scandés, de banderoles, de caricatures, ou… de graffitis : Les gens du peuple qui n’ont pas droit à la parole, pour des raisons que l’Establishment connait, s’expriment par le dessin et par les mots écrits !

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Le plus ancien graffiti découvert en Israël date de 1384. Il est dessiné sur l’une des colonnes du Saint Sépulcre à Jérusalem. Lien pour voir : Différentes formes de graffitis en Israël.