Accueil > Société > Généralités > Voyage au bout du souvenir !

Voyage au bout du souvenir !

mardi 22 mai 2012, par Michaël Adam

Je suis revenu d’un pèlerinage que je considère comme un devoir de mémoire. Ces 4 jours passés à Paris avec mon frère, ma belle-sœur, mes cousins et mes amis d’enfance de cette magnifique région de l’Oise qui est la mienne, m’ont laissé un souvenir profond et, je crois, impérissable.

En premier lieu, cela va de soi, je suis venu pour commémorer le souvenir de cette petite fille qui fut ma sœur de jeux, qui ne revint jamais de ce voyage vers l’horreur que nous avons commencé ensemble un 4 janvier 1944, voyage duquel je suis le seul à en être revenu. J’en reparlerai bien sûr par la suite.

Il y a eu aussi une visite, en compagnie de mon frère et de ma cousine Nadine, a une mienne parente originaire de Noyon, Jacqueline, qui termine ses jours dans un mouroir de la région parisienne. Je ne saurai dire si elle m’a reconnu, je veux l’espérer, car je doute, à en juger à son physique, qu’il me sera donné de la revoir un jour. Ce fut donc un adieu qui m’a fait frémir, car j’aimais bien cette dame bizarre et excentrique qui fut ma marraine et qui, tout au long de ma jeunesse m’avait hébergé gâté et chouchouté.

Parti en voiture avec mon frère (il est actuellement en poste à Paris doté de la fonction de ministre plénipotentiaire à l’ambassade de France) à Frétoy, j’ai pu apprécier la beauté des paysages de cette France qui change de couleurs – à tous les sens du mot – selon les saisons, les régions et ... les élections !

Parvenus les premiers à Frétoy, je me suis recueilli sous une petite pluie compatissante, dans le petit cimetière adjacent a l’église, devant le tombeau familial où est inhumée cette brave dame qui fut ma "maman Cécile" avant les années noires et qui pleura, en m’émouvant ce 4 janvier 1944, en implorant les Allemands de ne pas nous emmener. Ce moment ancré dans ma mémoire me fait trembler chaque fois que je me le remémore. Revenu au bercail, je parcours un petit fascicule que m’a offert, mon amie Chris de Noyon ("Étapes historiques du Noyonnais") et j’y vois (page 7) sur une stèle commémorative sur le mur de l’église de Rotondes, le nom d’un de ses ancêtres, Jean-François Ruffin, mort au champ d’honneur pendant la guerre de 1870 !

Puis arrivèrent les premiers invités de la cérémonie : la petite Melissa, qui avait 10 ans lors de ma dernière visite à l’école de Frétoy, aujourd’hui une belle jeune femme épanouie que j’ai été heureux de retrouver. Quelle fut grande ma surprise de reconnaitre sans hésiter un seul instant Yvette Bernier, la voisine de maman Cécile qui habitait prés de la mare.

Puis je retrouve, fringants, jeunes et alerte, mes amis Pierre et Françoise de Bussy avec lesquels, comme avec tous d’ailleurs je communique comme si je les avais quittés hier : Chris, Françoise (la fille de ma maitresse d’école en 1943) et Jean Caire, Lina, Denise et Nicole et m’excuserons celles et ceux que j’omets de mentionner.

Puis ce fut la rencontre avec Madame Andrée Berton, maire de Frétoy, qui a organisé et agencé cette cérémonie inoubliable au cours de laquelle fut dévoilée la plaque qui porte le nom de ma petite compagne dont le visage triste ne pourra jamais s’effacer de ma mémoire ni – dorénavant - de celle du monument de Frétoy. Andrée a pleuré lors de sa touchante allocution et elle m’a entrainé dans sa profonde émotion. Une petite pluie très fine se mêlait aux larmes, puis vint l’accalmie. Les propriétaires de la demeure qui fut la mienne, le théâtre de nos jeux de gosses heureux ; nous firent la faveur de visiter ce monument de souvenirs, chose que nous fîmes, mon frère (qui y passa une période de son enfance), madame Berton, Chris, les journalistes locaux, les propriétaires et d’autres personnes que, passionné et hypnotisé par la curiosité, l’enthousiasme et la fougue des retrouvailles, je ne voyais déjà plus. C’est là que je retrouvais l’odeur du foin et de la paille qui n’ont rien perdu de leur senteur depuis 70 ans ! Le toboggan géant sur lequel ma sœur et moi nous laissions glisser en riant a bizarrement rétréci avec le temps et je me suis demandé à voix haute comment avions-nous pu a l’époque vivre cette féerie sachant qu’il s’agissait d’une rampe interminable dotée d’une inclinaison qui nous faisait hurler de peur et de joie lors de nos longues descentes vertigineuses. J’y ai également partagé des émotions communes avec mon frère qui, comme moi, y a reconnu l’endroit de la niche de notre petite Diane, le clapier vide des lapins, la cave humide ou le cidre murissait dans des tonneaux qui sentaient bon la pomme.

Puis mon frère fit, avec brio, une allocution qui se serait voulue officielle, mais son menton tremblait, car celle-ci était plus émotionnelle que rationnelle et l’émotion lui serrait la gorge, du fait que son auditoire était composé d’amis de l’école communale. Puis, mon frère, Pierre Boulnois et moi-même nous sommes rendus faire une courte visite - mais combien chargée d’émotion - à la charmante et courageuse épouse de mon ami Max Brezillon, ce résistant modèle fidèle à sa morale, dans ses pensées et dans ses actes de bravoure.
Enfin, pour couronner cette émouvante et déchirante matinée, une grande table fut dressée au restaurant Saint-Eloi, ou les cœurs et les papilles eurent l’occasion de se régaler, tant des retrouvailles que des victuailles.

Et aujourd’hui, à peine revenu de ce périple dans le grand pays du souvenir, j’éprouve encore ce chatouillement indicible qui ne peut être traduit par des mots du fait de son intensité et de son étrange nature.