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Souvenirs d’antan

lundi 23 janvier 2006, par Chartrand Saint-Louis

En 1984, la Société Radio-Canada lançait une invitation au grand public afin qu’il participe à un projet fort louable, celui d’enrichir leur banque d’archives sonores par des témoignages de nos aînés. La participation publique consistait à interviewer un proche (parent ou ami) âgé de plus de soixante-quinze (75) ans. Seul mon grand-père maternel, alors âgé de 82 ans, rencontrait ce critère de l’âge. Je lui ai lancé l’invitation et il l’a acceptée. Étant un peu sourd, ma grand-mère l’a secondé en participant gentiment à l’entretien (en date du 27 mai 1984) qui portait sur une diversité de sujets en lien avec sa vie. Mon grand-père était un agriculteur originaire du « pays fin », cette expression désigne la « fin » du pays situé au nord de Montréal (aujourd’hui dénommé la région des « Basses Laurentides »). Grand-père nous a quitté cette même année. La piètre qualité de la bande audio n’a malheureusement pas permis de la proposer à la Société Radio-Canada.

Nous vous livrons quelques extraits des propos recueillis. Nous avons pris soin de ne pas en altérer la formulation orale afin d’en préserver la dimension pittoresque.

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LIEU DE NAISSANCE ET OCCUPATION

Vous êtes né à Saint-Janvier en 1902. Est-ce que vos parents et grands-parents vivaient aussi dans ce village ?

Grand-mère : Oui, parce que nous-autres, on a pris la terre de son père à son père. C’était la terre paternelle.

Combien d’enfants il y avait dans votre famille ?

Grand-père : On était dix-huit enfants.

Vous souvenez-vous si, à l’époque, Saint-Janvier était très peuplé ?

Grand-père : C’était habité sur les deux bords, le rang du nord et le rand du sud.

Grand-mère : Ce n’était pas comme aujourd’hui. Il n’y avait pas grand monde. Il n’y avait que des agriculteurs. Quelques personnes âgées habitaient dans le village.

À quel âge avez-vous pris la terre paternelle ?

Grand-mère : Lui, il l’a pris quand on s’est marié. Ça va faire 57 ans au mois d’août qu’il l’a pris (1927). La maison avait été longtemps fermée parce que son père s’était bâti une grosse maison de briques. Il a fallu qu’il l’arrange un peu mais elle était bonne, elle était toute en pièces.

À quel âge avez-vous commencé à travailler ?

Grand-mère : Ah, mon dieu, il a commencé à 11 ans à travailler. Il a lâché l’école à 11 ans. Ah, oui, il travaillait comme un homme à cet âge-là. Il travaillait sur la terre, pour aider. Ils avaient grand de terre eux-autres.

Qu’est-ce que vous cultiviez ?

Grand-père : Des patates, de l’avoine, du sarrasin et de l’orge. On avait semé une fois. On était du 18 de mai. Puis y’avait tombé six pouces de neige. Puis, on se disait : « on aura rien, on aura rien ». Il avait grêlé. Y’avait une tâche noire. Ça a fondu. C’était des sauterelles. Elles avaient mangé toute notre récolte. Le soir, tu te couchais, puis tu les voyais. C’était noir, noir, rien que des sauterelles.

Grand-mère : Y’en avait bien en ville aussi cette année-là. Les pans de maison, on voyait ça, ils n’étaient rien que cousus de sauterelles. On avait semé des carottes, puis on avait sarclé. Les grands champs, les grands rangs de carottes. Puis, elles commençaient à venir hautes. C’était difficile à sarcler ça, c’est si fin. Il ne faut pas sarcler trop proche. Ça fait qu’elles commençaient à devenir grosses comme le doigt. On avait tout fini. Des grosses chaleurs, l’eau nous coulait dans le visage. On y retourne, trois jours après. Pas une carotte. Tout était coupé, mangé jusque dans la terre. Les sauterelles les avaient toutes mangées. J’ai dit : « C’est fini, jamais je ne retournerai dans le champ. J’en fais plus ».

Vous aviez combien d’arpents de terre ?

Grand-mère : On avait 130 arpents de terre. On avait 100 cultivables, 30 arpents de bois.

Grand-père : On avait du sucrier, on faisait du sirop.

Quand débutaient les cultures ?

Grand-mère : On commençait ça au printemps, au mois de mai. Après ça, c’était les foins dans le mois de juin. Ensuite, dans le mois d’août, le grain. Il fallait faucher tout ça.

Grand-père : Après ça, la dernière récolte, c’était les patates.

Aviez-vous des animaux ?

Grand-père : Oui, on avait des poules pour commencer, après ça, des dindes.

Grand-mère : On avait une douzaine de vaches laitières. On envoyait la crème à la crémerie de Saint-Janvier.

Des chevaux aussi ?

Grand-mère : Oui, tout l’été et puis pour les labours, à l’automne.

Vous travailliez combien d’heures par jour ?

Grand-mère : Ah, mon dieu, c’était le matin au petit jour, puis à la noirceur, le soir. À cinq heures, nous étions levés tous les matins. Le soir, on avait tout juste le temps de laver les enfants avant qu’il fasse noir et d’aller se coucher. Y’avait pas d’électricité dans ce temps-là. On en a eu seulement en 1941. On chauffait au bois, puis on s’éclairait à l’huile.

Grand-père : On faisait notre pain nous-mêmes.

Comment le prépariez-vous ?

Grand-mère : On faisait ça le soir. On achetait des petites galettes. On faisait tremper ça dans une tasse d’eau à peu près. Puis là, on faisait cuire des patates, puis on les pilait, puis on mettait ça là-dedans. On gardait ça toute la nuit afin que ce soit tout levé. On boulangeait avec ça. On boulangeait deux fois par semaine. Ça commençait à grandir, ça mangeait.

Alliez-vous à la chasse ?

Grand-père : Ah, oui, on y allait à tous les dimanches avec mon frère. On revenait le soir de la chasse avec une douzaine de lièvres. On allait porter ça au village et on vendait ça 25 cents le lièvre. On y allait en voiture avec un cheval. On faisait passer le cheval dans le chemin, puis nous-autres, on passait dans les branches chaque bord pour faire partir les lièvres. Puis mon frère, lui, quand les lièvres passaient, il en tuait. Une chance qu’on avait une vieille jument. Elle n’avait pas peur du fusil. Y’en avait du lièvre !

Qu’aviez-vous pour vous divertir ?

Grand-père : C’était de travailler, pas d’autres choses. Y’avait pas de restaurant, y’avait rien dans ce temps-là. Y’avait juste une salle de cinéma à Saint-Jérôme, mais nous-autres sur la terre, on pouvait pas y aller. Il fallait rester sur la terre, s’occuper de notre travail. Ah, c’est bien changé.

LA CRISE ÉCONOMIQUE DE 1929

Vous souvenez-vous de la crise économique de 1929 ?

Grand-mère : Oui, c’était un temps difficile. Ça n’a pas été longtemps après qu’on se soit marié. Nous-autres, on avait de quoi manger, on avait les œufs, on avait des poules. Si on voulait manger une poule, on tuait une poule. L’hiver, on tuait un cochon, un bœuf. T’avais pas d’argent, t’étais pas capable d’acheter une robe à 50 cents. C’est l’argent qu’il n’y avait pas. Aujourd’hui, ils disent que c’est une crise mais y’en a de l’argent. Y’en circule. Dans ce temps-là, y’en n’avait pas.

Grand-père : Y’avait des œufs, douze cents la douzaine.

Grand-mère : Le beurre, vingt cents la livre. On allait sur le marché, puis quand ce n’était pas le samedi de la paye de la Dominion, à tous les quinze jours, on rapportait plus de la moitié. Il fallait remettre ça dans le puits, à la fraîche pour que ça se conserve. Autrement, on ne pouvait pas, on en aurait gaspillé.

Où vendiez-vous vos produits de la ferme ?

Grand-mère : Au marché de Saint-Jérôme. Vingt cents la livre, puis ça prenait tout.

Aviez-vous de l’aide sur la ferme ?

Grand-mère : Oui, à l’époque de la crise, on engageait des gens qui n’avaient pas d’ouvrage, pas d’argent. Ils restaient avec nous tant qu’on en avait besoin. On payait trente cents par jour, puis on les nourrissait, on les lavait et on les couchait. Nous-autres, on se trouvait à en avoir besoin parce que les enfants étaient trop jeunes.

Grand-père : On allait porté du bois à Saint-Eustache pour 2 dollars la corde. J’allais mener 4 cordes et ça me donnait 8 dollars. Ça prenait une grande journée pour aller là. Ça, c’était de la misère noire dans ce temps-là. Aujourd’hui, si le monde faisait attention encore.

Et de la machinerie ?

Grand-mère : Oui, quand il travaillait au Plan Bouchard, c’est lui qui avait acheté le premier tracteur à Saint-Janvier. Un petit tracteur Ford. C’était un gros investissement.

Vous aviez une sœur en Abitibi, vous n’étiez pas tenté d’y aller ?

Grand-père : Ah, ah, non. C’était de la misère noire.

Grand-mère : Eux autres, ils y allaient comme colons. Y’en a pas eu tellement qui sont partis vers cette région.

LES FRÉQUENTATIONS

Vous connaissiez-vous ? Combien de temps durèrent vos fréquentations ?

Grand-mère : On était des cousins. La mère de ma mère et la mère de sa mère, elles étaient deux sœurs. On a été élevés ensemble. On se voyait une fois par quinze jours.

Grand-père : J’y allais pas souvent.

Grand-mère : Il est venu une fois dans la semaine, quand il a acheté mon jonc. Puis ce n’était rien que le dimanche soir. Des fois, il ne venait pas. Son père le demandait pour aller souper chez un de ses oncles en ville. Y’allait parce qu’il n’y avait rien que lui qui chauffait le « char ». Il venait au marché le samedi, toutes les semaines.

Grand-père : Pour se rencontrer.

Grand-mère : Puis, nous-autres, on allait au marché. On n’avait rien que ça pour se désennuyer, d’aller au marché. Les fréquentations ont duré six mois en tout. Y’était pressé, y’avait vingt-cinq ans, lui.

Grand-père : L’âge rentrait.

LE TRAVAIL À LA DOMINION

Grand-mère : Je me suis mariée à Saint-Jérôme. On a resté là avant de s’établir à Saint-Janvier. J’ai travaillé deux ans et demi à la Dominion. Aujourd’hui on appelle ça l’Uni-Royal. On travaillait dans les « running shoes ». Moi, j’étais sur une machine à coudre. On faisait de petites sandales. On faisait tout cela par étapes. On commençait à 7 heures le matin, puis des fois, on allait jusqu’à 6 heures le soir. Ça allait bien mais c’était dur de travailler sur une machine à coudre toute la journée.

Les salaires ne devaient pas être très élevés ?

Grand-mère : Quand je suis partie, j’avais 26 piastres par semaine. Y’en avait qui se faisait plus. Y’en a que ça faisait plus longtemps que moi.

LE TEMPS DES FÊTES

Comment se passait le temps des fêtes ?

Grand-père : Ça prenait un coup. Ça fêtait ça.

Grand-mère : Ça se connaissait tous. C’était plus au jour de l’An. Noël, c’était fêté pareil mais pas comme le jour de l’An. Ça jouait aux cartes.

Grand-père : Dans le temps que j’étais garçon, on jouait ça à la cent. Une cent que ça coûtait. Une cent de mieux, deux cents de mieux. On était sept, huit à table. On passait la nuit à jouer aux cents. Ça prenait un coup dans ce temps-là.

Y avait-il des violoneux, de la danse, du folklore ?

Grand-père : Ah, j’crée bien que ça dansait. Ça passait des nuits à danser. Les hommes, ça chantait mes vieux, pis dansait, pis le diable était son train. Ah, oui, les vieux s’amusaient ensemble.

Grand-mère : Nous-autres, quand on allait dans les repas, on en avait pour deux mois à aller chez l’un et chez l’autre, samedi en samedi. Ça ne finissait pas tant qu’on n’avait pas fait tout notre tour. Au jour de l’An, les enfants recevaient une pomme, une orange puis un bonbon clair. Ils pendaient leur bas. Ça se dépêchait à se lever le matin. Les oranges, tu avais ça que pour les fêtes. Tu n’achetais pas ça en tout temps.

LA GUERRE

Êtes-vous allé à la guerre (1914-1918) ?

Grand-mère : Non, y’a pas fait la guerre. Il n’est pas allé parce que, sur une terre, ils étaient exemptés. Son frère, lui, il ne s’est pas rapporté. Il fallait se rapporter. Ils lui ont donné le choix entre quinze jours de prison ou une amende. Il aimait mieux faire quinze jours de prison. D’abord, y’avait pas volé, y’avait pas tué. C’était dur en grand cette guerre-là. Il s’en est tué du monde.

LES MOYENS DE TRANSPORT

Quels étaient vos moyens de transport ?

Grand-mère : Le cheval et la petite carriole. On allait en carriole à Saint-Jérôme. On assoyait les enfants au pied, enveloppés dans des grandes peaux de mouton ou de chèvre. On mettait des briques chaudes. On n’avait pas froid aux pieds. Et quand t’a pas froid aux pieds, t’as pas froid nulle part. On était bien habillé. Il n’y avait pas de pantalons pour les femmes. Tu ne voyais pas ça. Il y avait des jeans pour les hommes. Ça allait travailler avec ça. C’est pour ça que moi, j’en ai assez fait aux petits gars, qu’aujourd’hui, je ne donnerais pas 30 piastres pour la paire. Tu sais, les jeans avec les grandes bavettes, y payaient ça trois piastres et quart (3.25$) quand on était sur la terre. Le dimanche, ils ne mettaient pas leurs jeans. C’était pour la semaine, pour travailler dehors. Dans ce temps-là, s’ils les avaient vus avec leurs jeans, ils se seraient fait montrer du doigt. Aujourd’hui, c’est rien que ça.

LA MESSE ET LA TOURNÉE PAROISSIALE

Grand-mère : Il y avait deux messes par jour, la grande messe et la basse messe.

Grand-père : Puis il y avait les vêpres dans l’après-midi.

Grand-mère : En semaine, il y avait la messe du matin. Y’avait toujours les vieux qui y allaient. Au mois de mai, t’allais dire le chapelet à la croix tous les soirs.

La tournée paroissiale du curé était-elle fréquente ?

Grand-mère : Tous les ans, il faisait sa visite de paroisse. Puis des fois, il allait voir les gens qu’il connaissait bien. Il avait une voiture lui aussi. Dans ce temps-là, tu payais la dîme avec du grain, de l’avoine. Ceux qui voulaient payer en argent, ils payaient pour nourrir le cheval du curé ou bien ils donnaient du foin ou du grain. Ça ne coûtait pas cher. On donnait comme on pouvait. Dans ce temps-là, y’avait pas de taxe ni d’impôt. L’impôt, c’est venu après la guerre (la Seconde Guerre mondiale).

LES QUÊTEUX

Rencontriez-vous des personnes qu’on appelait des « quêteux » ?

Grand-mère : Ah, mon dieu, oui. Ça passait. On les appelait les mousseaux de Saint-Lin. Des chaudières après les clôtures, la vieille guenille, les vieux chevaux. Ça demandait la charité. Ils demandaient n’importe quoi. Y’en a qui couchait à quelque part.

Étaient-ils méprisés ?

Grand-mère : Non, on leur faisait rien. Pourvu qu’ils ramassent un peu, les gens ne s’occupaient pas d’eux.

L’INSTRUCTION

Grand-mère : Y’avait une petite école à Saint-Janvier quand on était jeune. Une maîtresse d’école, ça ne devait pas avoir cher dans ce temps-là.

Grand-père : Ça avait à peu près une piastre par jour.

Grand-mère : Y’en a qui avait 125 piastres par année. Il fallait qu’elle chauffe l’école. Les livres, on les achetait dans ce temps-là.

C’était difficile de faire instruire ses enfants ?

Grand-mère : Oui. Y’en a beaucoup qui aurait aimé ça aller à l’école pour se faire instruire, mais qu’est-ce que tu veux, quand t’as pas d’argent. Il y a plusieurs prêtres qui en faisaient instruire un. Y’en faisait des prêtres, des fois.

LA PÉRIODE DES ÉLECTIONS

Comment se passait la période des élections ?

Grand-mère : C’était encore à tous les quatre ans. Moi, j’ai voté, je n’étais pas vieille. J’ai voté parce que j’étais mariée. J’avais dix-sept ans. Il fallait autrement avoir vingt-et-un ans pour voter.

Y avait-il des débats houleux autour de la politique ?

Grand-mère : Ça se parlait peu. Bien, tu voyais une gang de rouges ensemble, et puis tu voyais une gang de bleus ensemble. Y’avait rien que ça, les rouges puis les bleus.

Grand-père : Ça se débattait. Y’en avait des chicanes.

Grand-mère : Ah, oui, durant les élections. Mon père était bien partisan. Les assemblées se faisaient dans les maisons. Y’avait pas de salles de réunion.

L’AVÈNEMENT DE LA RADIO

Vous souvenez-vous de l’arrivée de la radio ?

Grand-mère : Ah, oui, ça fait longtemps. Quand on a eu l’électricité (1941), on a acheté une radio. Il y avait plusieurs téléromans. Quand ça arrivait, on écoutait ça, je te le dis.