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Virage à 80
(Henry Miller)

lundi 3 avril 2006, par Chartrand Saint-Louis

Publié en 1973, Virage à 80 fut écrit par l’écrivain Henry Miller pour son quatre-vingtième anniversaire. Quatre parties le composent : « À quatre-vingts ans » ; « Réflexions sur la mort de Mishima » ; « Voyage en terre antique » et « Préface à « L’Ange est mon filigrane » ».

Ce livre est un ouvrage de réflexion. Miller interroge les valeurs, les croyances et les vérités qu’il défendit jadis âprement.

Il débute par ces mots :

« À quatre-vingts ans, si vous n’êtes ni infirme ni invalide, si vous gardez votre santé, si une bonne marche à pied vous fait encore plaisir, et un bon repas (avec tout ce qui l’accompagne), si vous pouvez dormir sans commencer par prendre une pilule, si les oiseaux et les fleurs, la montagne et la mer continuent à vous inspirer, alors vous êtes le plus fortuné des hommes et, à genoux matin et soir, vous devriez remercier le Seigneur tout-puissant de vous avoir épargné et conservé dans sa bonté. »

Un paragraphe plus loin, il poursuit :

« ... s’il vous est égal de ne pas savoir où va la vie, s’il vous suffit de prendre chaque jour comme il vient, si vous êtes capable de pardon aussi bien que d’oubli, si vous pouvez vous empêcher de tourner entièrement au vinaigre, à la hargne, à l’amertume et au cynisme, alors, mon gars, c’est plus qu’à moitié gagné. »

L’auteur relève quelques évidences (qu’il est bon de rappeler) : le caractère foncier des êtres ne change pas avec les années ; il n’existe aucune ordonnance de longévité ; bien que la vie nous donne de force quelques leçons, elle ne nous apprend pas nécessairement à grandir ; il n’y a pas d’instructeur pour apprendre à vivre ; le monde en général n’a pas l’air meilleur qu’il y a 70 ans, au contraire, il a l’air mille fois pire et si l’on finissait de vouloir tripoter le monde, peut-être qu’il nous apparaîtrait comme un endroit meilleur que ce que nous le croyons être.

Il parle des peurs qui habitent les gens en pensant à la vieillesse, dont la crainte de ne pas pouvoir se faire de nouveaux amis alors que ce don ne se perd jamais. Il en est de même de la joie de vivre. Il est réconfortant d’apprendre que Miller se découvrit à quatre-vingts ans plus joyeux qu’il le fût à vingt ou trente ans.

Sur plus d’une centaine de pages, l’auteur parvient à dégager des réflexions percutantes sur des thèmes d’actualité.

L’« homme moderne » dont il dit que l’homme présent n’en est que l’ombre, car son instinct social s’est atrophié : il vit isolé, fragmenté, atomisé, désolé.

Quant au « sens des choses », Miller considère qu’il n’apparaît qu’avec la découverte de l’inutilité parfaite de la création.

Et ces quelques mots sur l’« absurdité » qu’il regarde comme le plus sûr antidote de la monotonie et du vide nés de notre quête perpétuelle et forcenée de l’ordre ; un antidote de nos efforts acharnés pour découvrir un sens et une finalité à la vie.

Virage à 80 est suivi de « Insomnia ou le Diable en liberté », un court récit qui relate l’histoire d’un amour passionné que Miller connût à soixante-quinze ans. Un récit « crève-cœur » où Miller se dépeint comme un crétin romantique. Il est difficile de rester insensible à ces mots : « Le cœur humain résiste à tout. On croit seulement qu’il est brisé. La raclée, c’est l’esprit qui le prend. Mais l’esprit aussi est fort ; on peut toujours le ressusciter. »

Il est fascinant de constater, à la lecture de Virage à 80, que ce fabuleux écrivain, à un âge aussi avancé, sut conserver un esprit parfaitement éveillé. Même s’il perdit des illusions, il préserva son enthousiasme, sa joie de vivre et son insatiable curiosité : « ce qui fait qu’on se sent jeune, quel que soit l’âge ».

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Miller, Henry. Virage à 80 ; suivi de Insomnia ; traduit de l’américain par Georges Belmont et Hortense Chabrier. Paris : Stock, 1981, 184 p. (cote Dewey : 818.5 M648v)