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Vers une nouvelle barbarie !

lundi 15 mai 2006, par Jean-Claude St-Louis

En ce début de troisième millénaire, on observe des signes qui annoncent le retour de la barbarie, au cœur même des civilisations occidentales. Lorsqu’on regarde ce que l’humanité est en train de devenir, il y a de quoi être inquiet. On assiste à une régression de l’humain à tous les niveaux. Il y a définitivement un affaiblissement des institutions nécessaires à la reproduction de la vie dite « civilisée ». On pourrait donner à cette nouvelle barbarie le nom de totalitarisme. Il en résulte une humanité matérialisée, entièrement extériorisée dans ses fonctions, objectivée et tenue pour réalité effective. Un discours aseptisé, que normalisent les médias d’information, légitime présentement l’assimilation des humains à des ressources matérielles, auxquelles on a déjà réduit le monde et la vie.

« Nous entrons dans la barbarie ». C’est ainsi que Michel Henry débute son ouvrage intitulé « La Barbarie ». « Comment se fait-il qu’en lieu et place de ce comportement adapté et assuré de lui-même, on observe partout, dans chacun des ordres de la vie sensible, affective et spirituelle, aussi bien qu’intellectuelle, la même incertitude et le même désarroi ? Non pas l’ébranlement des valeurs de l’art, de l’éthique ou de la religion, mais leur anéantissement brutal. Car ce n’est pas d’une crise de la culture qu’il s’agit, mais bien de sa destruction. Nous voici devant ce qu’on n’a jamais vu : l’explosion scientifique et la ruine de l’homme. Voici la nouvelle barbarie dont on n’est pas sûr cette fois, qu’elle puisse être surmontée », note Michel Henry.

L’une des entreprises totalitaires de notre siècle a trouvé sa justification idéologique dans le plus ambitieux système de pensée, issu de la raison en marche vers le progrès. Nos chefs d’État font du commerce avec des dictatures, en passant par-dessus les corps des torturés. Partout dans le monde, à partir du G8 et du Fonds Monétaire International, ils absolvent le blanchiment des narcodollars et bénissent le retour de l’esclavage, au nom de la mondialisation des marchés. Nous, Nord-américains, nous nous complaisons à croire que les barbares ce sont les autres, alors que nous laissons s’installer, au cœur même de nos sociétés, le Nouvel âge des ténèbres, appelé « La Nouvelle Barbarie ». Car l’humanité est à présent unifiée, comme l’ont souhaité nos dirigeants, qui rêvaient d’une mondialisation à l’échelle de la planète. Il en résulte ce que Milan Kundera a décrit dans son livre « l’Art du roman » : « Les temps modernes cultivaient le rêve d’une humanité qui, divisée en différentes civilisations, trouverait un jour l’unité et avec elle, la paix éternelle. Aujourd’hui, l’histoire de la planète fait un tout indivisible, mais c’est la guerre ambulante et perpétuelle qui réalise et assure cette unité de l’humanité. Cette unité signifie une chose : personne ne peut s’échapper nulle part ! Quelle illusion se serait de se croire à l’abri, en ignorant les faits brutaux qui sont l’altération des conditions géophysiques, chimiques et biologiques et leurs conséquences sur tous les vivants, ainsi que la hiérarchie des grands prédateurs qui imposent leur ordre à des masses, dont les conditions de survie sont de plus en plus précaires. Nous sommes devenus une humanité « rationalisée » par de l’inhumain. » La réflexion de Friedrich Hölderlin ne nous est-elle pas destinée : « Fou que tu es ! Est-il quelque part où dorme et s’arrête l’esprit sacré de la vie, pour que lui, le pur, tu puisses, toi, le lier ? »

Un des symptômes les plus frappants de cette nouvelle barbarie, est l’irresponsabilité grandissante des humains, les uns envers les autres. Il n’y a personne pour répondre à la détresse des gens. Nous n’existons que comme « cas » ; comme un ensemble de données, selon des procédures statistiquement codées. Comme véritables êtres humains, nous n’existons pas ! L’irresponsabilité en regard de nos semblables est socialement légitimée, normalisée et banalisée par le déplacement du mode « humain » au mode « machine » des échanges sociaux que nous persistons à tenir pour du progrès. Le malaise se répand, s’intensifie et empoisonne la vie. Nous ne voulons pas savoir d’où ça vient, car se serait trop terrifiant. À y regarder de près, nous pourrions constater que nous sommes d’ores et déjà « disparus ». Il ne nous resterait plus rien d’humain que le résidu d’une vie privée impuissante et dérisoire ; chacun de nous « emmuré » dans son problème personnel.

L’abjection, la bassesse, sont devenues tellement ordinaires qu’elles ne se distinguent plus de la réalité. Un acquiescement tacite crée des prédateurs, qu’ils soient hommes d’affaires, politiciens ou technocrates, tous des hommes « honorables ». Élever la voix pour dénoncer ce fait, passe pour une incongruité. La totalité sociale dans un monde « administré », exerce une telle pression sur les individus, que la moindre privation qu’elle leur impose équivaut souvent à une mutilation. Pour la plupart, le mot « société » possède un sens négatif. Vivre, « exercer sa liberté », amène à transgresser les lois de la totalité sociale. Vivre est devenu illégal ! Seuls les riches et les privilégiés ont les moyens de tirer leur épingle du jeu ; les autres doivent expier, d’une manière ou d’une autre, les libertés qu’ils prennent. « Société » signifie aujourd’hui, l’oppression de l’individu par la totalité sociale et l’exclusion réciproque. La totalité sociale discrédite comme suspect tout ce qui tend à échapper à son contrôle, réglé selon les mécanismes de l’échange, la « loi » du marché. L’esprit, qui s’identifie à la marchandise, décrète comme seul possible, ce qui est compatible avec la gestion et la reproduction de la marchandise.

Il y a fausse représentation, lorsque nos gouvernements nous déclarent qu’ils vont s’occuper de l’économie en faisant accroire qu’ils vont prendre tout le monde en considération. Ce mensonge est automatiquement répercuté et amplifié par les médias et passe pour être une évidence indiscutable. Facile, nous dit-on ! Il suffit de tout confondre : la dette, la compétitivité, le chômage, les taux de change, etc. « On va vous arrangez tout ça ! » Borborygmes de ventriloques ! Le discours économique relève de la pensée magique, sous les apparences de son contraire. L’économie mondiale produit un nombre grandissant de pauvres, d’exclus. L’économie prend la plupart des contribuables en otages. Pire, les citoyens sont bâillonnés. Toute protestation et, à plus forte raison, toute intervention contestant cet état de choses, sont tenues pour des écarts condamnables, en regard des dogmes sacrés de la libre entreprise et de la démocratie libérale.

Ce qui est désigné comme « économie » est, en réalité, un dispositif mondial accaparé par une poignée de nantis et d’experts, qui exclue de plus en plus d’êtres humains du travail, leur interdisant ainsi l’accès à la distribution de la richesse. Cette vaste entreprise de spoliation, un véritable coup d’État au ralenti, se légitimerait du fait de la dette. Au nom de la dette, nos sociétés sont en train d’imposer aux humains, une nouvelle forme de terreur. Le véritable nom de la dette est l’Extorsion. Sans cesse reproduite, grâce à l’habilité de l’ingénierie publicitaire, l’imposture économique fait passer pour un sommet de rationalité et de liberté, une mondialisation des marchés qui, avec des moyens démesurés, fait violence aux êtres humains. La violence économique est en train, non seulement de liquider les valeurs et les principes qui sont au fondement des institutions démocratiques, mais aussi de ruiner la vie humaine, afin de substituer aux humains, un système mondial qui sera la propriété privée d’une race de nouveaux Seigneurs, servis par un clergé d’experts et de propagandistes. Tel est le devenir « immonde » de l’Économie mondiale.

La violence économique est anonyme, impersonnelle, déresponsabilisant de la sorte, ses exécutants. Elle est révélée, faussement, comme un destin auquel nul n’échappe. En quoi la rationalité, au nom de laquelle on va jusqu’à exiger des exclus et des victimes de l’Extorsion, serait-elle si différente de celle qui légitimait le bâillonnement et l’anéantissement des populations, au nom du prolétariat international ou de la suprématie aryenne ? La formule qui convient le plus n’est pas celle qu’on utilisait à l’entrée des camps d’extermination nazis : « Le travail rend libre », mais plutôt celle-ci : « L’exclusion garantit la liberté ».

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Sources :

Chamberland, Paul. En nouvelle barbarie : essais. Montréal : Éditions de l’Hexagone, 1999, 180 p. (cote Dewey : 909.82 C443e)

Enzensberger, Hans Magnus. Médiocrité et folie. Paris : Gallimard, 1991, coll. « Le Messager ».

Henry, Michel. La Barbarie. Paris : Grasset, c1987, 247 p. (cote Dewey : 301.24 H523b)

Hölderlin, Friedrich. Œuvres complètes. Paris : Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade.

Kundera, Milan. L’art du roman : essai. Paris : Gallimard, c1986, 199 p. (cote Dewey : 809.3 K96a)