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Donner une âme à la mondialisation

mercredi 15 novembre 2006, par Jean-Claude St-Louis

Comment se fait-il que l’humanité ne soit pas encore parvenue, au stade de culture qui est le nôtre, à faire en sorte que chacun sur cette terre puisse se nourrir, se vêtir et s’abriter convenablement ? Par quelle perversité profonde en sommes-nous arrivés à ne pouvoir atteindre un minimum d’équité, qui ferait en sorte que tout être humain reçoive au moins ce qui est nécessaire à sa survie ? Notre inconscience et notre amnésie sont sans limites. Nous oublions trop facilement que nous vivons sur une planète limitée. Nous avons plutôt l’impression infantile que les ressources sont illimitées. C’est pour cette raison que nous sommes obnubilés par la croissance économique. Malgré tous les progrès de la science, nous ne prenons pas conscience que nous sommes consignés sur une minuscule sphère bleue, perdue au milieu d’un univers sans fin. La terre n’est qu’un oasis dans un désert galactique. Puisque nous sommes plus de six milliards à vivre sur cette petite sphère, nous sommes obligés de vivre d’une façon conviviale.

Qu’est-ce que la mondialisation ? C’est cette doctrine érigée en système économique qui crée des injustices flagrantes entre le nord et le sud, entre l’est et l’ouest, entre les pays riches et les pays pauvres. L’humanité n’a pas encore compris que la solidarité et la compassion valaient infiniment plus que la division et la cupidité. La mondialisation, qui vise essentiellement une croissance économique permanente, cause une rupture définitive dans nos rapports avec la nature. Elle opère selon le principe suivant : accorder la libre disposition des ressources planétaires comme si elles étaient illimitées. Ces ressources sont aussi prodigieusement
concentrées dans les mains d’une infime minorité. Ce système pyramidal, cité comme le meilleur à l’échelle universelle, repose sur un déséquilibre, puisque son essence même repose sur une inégalité considérable, globale et planétaire. Par essence même, il ne peut être accessible à l’ensemble de l’humanité. Il n’est pas difficile de comprendre que cette pyramide associe pouvoir, possession et oppression. Le seul but est de produire, produire, produire !

Voilà donc un système économique absolument absurde dans lequel on oublie l’indispensable qui est de fournir la nourriture, la santé et l’éducation à tous les êtres humains. C’est un peu comme s’il y avait cinq personnes assises autour d’une table avec une seule pomme et qu’une personne saisissait la pomme, ne laissant rien aux autres. Le résultat de la mondialisation est aussi absurde que cela. Il en résulte que nous sommes aujourd’hui dans une espèce de traquenard ; un cul-de-sac, dans lequel essayer d’apporter des réparations, des rafistolages, revient à faire semblant d’être généreux, sans ne rien changer à un système profondément pervers. On ne peut s’en sortir que par une conscience planétaire, car il ne s’agit pas d’une crise économique, mais d’une crise très profonde de la conscience humaine. Il est impossible que la croissance économique, érigée en un modèle de « toujours plus », puisse mener à autre chose que le pillage de la terre, sans la moindre équité. Tant qu’on ne comprendra pas que le « toujours plus » d’une minorité se fait au détriment des autres, on va continuer de générer une majorité de « toujours moins ».

Donner une âme à la mondialisation, c’est viser autre chose que la monopolisation et la concentration des richesses de la terre dans les mains d’une infime minorité. C’est donner à tous les êtres humains la possibilité de devenir acteurs de l’économie et non pas de stagner comme exclus de l’économie. Pour cela, il faut, en premier lieu, favoriser la production et la consommation locales, au lieu d’aller chercher au bout du monde, ce qui nous est disponible chez nous, ce qui fait en sorte que les autoroutes sont encombrées de camions, uniquement parce qu’un lobby puissant y trouve son intérêt. Ce qui amène des situations aussi aberrantes que celle-ci : des camions chargés de tomates quittent la Hollande pour les livrer à l’Espagne, tandis que d’autres camions chargés de tomates quittent l’Espagne pour les livrer à la Hollande. Il en résulte un croisement de camions qui encombrent les routes avec toute la pollution qui s’ensuit. Voilà le type d’absurdité auquel aboutit la logique d’un marché laissé à lui-même.

La mondialisation fait aussi en sorte que l’être humain se trouve déconnecté de la nature, alors que la nature est la seule dimension par laquelle il peut survivre. Tout le reste peut disparaître mais si la nature est détruite, l’être humain ne peut survivre. Il faut rééduquer les gens et les amener à comprendre ce qu’est la vie ; ce qu’est la nature. Les reconnecter à cela, c’est les remettre en liaison avec le rythme de la vie. Au lieu de viser uniquement le développement économique, sans savoir ce que cela entraîne comme destruction de la nature, pourquoi ne pas viser la promotion humaine ? Cette promotion consisterait à tenter de répondre aux nécessités vitales de survie. Les questions les plus urgentes consistent à apprendre à mettre en harmonie les nécessités vitales de survie et le patrimoine nourricier de la terre. Ce dernier est actuellement en train de disparaître alors que les populations augmentent. Nous nous acheminons vers une famine planétaire absolument sans précédent.

Certaines personnes voient dans la biologie la solution à nos problèmes. Même si nous changeons nos méthodes de production pour aller vers une agriculture biologique, cela ne sera pas suffisant. On ne peut manger bio, recycler notre eau, se chauffer solaire et continuer d’exploiter les pays les plus pauvres. Nous continuerions de vivre dans un « enfer » biologique, car ce serait utopique de croire que l’écologie puisse sauver l’humanité. Ce qui peut sauver l’humanité, c’est une nouvelle conscience planétaire. La race humaine est une espèce terriblement prédatrice. Son histoire est sanglante, destructive et terrifiante. Nous ne pouvons ignorer que la race humaine a toujours eu une conséquence particulièrement négative sur la planète qu’elle habite. Au lieu de nous contenter de prélever ce qui est nécessaire à notre survie, nous sommes devenus des « pillards ». Sur le plan biologique et humanitaire, c’est une catastrophe. La chose incompréhensible, c’est que 95% de la souffrance humaine est causée par les êtres humains. Les philosophes appellent cela : « L’homme contre l’humain ». En sommes-nous rendus au point où nous ne pouvons admirer la nature sans avoir un esprit de convoitise ; à ne pouvoir admirer un arbre sans penser à combien de cordes de bois il peut donner ? Si c’est le cas, aussi bien admettre que nous sommes devenus inutiles sur cette pauvre terre et que nous constituons la pire menace à la survie de l’humanité !

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Source :

Donner une âme à la mondialisation : une anthologie des Rencontres de Fès (2002) ; publiée sous la direction de Patrice van Eersel ; [Edgar Morin, Trinh Xuan Thuan, Pierre
Rabhi, Thierry de Montbrial, Faouzi Skali, et autres]. Paris : Albin Michel, 2003, 236 p. (cote Dewey : 303.482 R396d)

Opinions personnelles.