Accueil > Société > Enjeux mondiaux > Les nouveaux spéculateurs

Les nouveaux spéculateurs

mercredi 22 novembre 2006, par Jean-Claude St-Louis

Depuis 1987, une concentration massive du pouvoir financier a été mise en place. Les nouveaux spéculateurs ont fait leur apparition comme acteurs puissants, capables désormais de l’emporter sur les intérêts plus traditionnels, comme ceux liés à des activités de production. Grâce à une variété d’instruments, ces spéculateurs peuvent s’approprier une bonne partie de la richesse créée par les producteurs de biens et services. Actuellement, ce sont ces spéculateurs qui, trop souvent, dictent le sort des entreprises cotées en Bourse. Le montant quotidien des transactions sur les devises (1500 milliards de dollars) dépasse le total des réserves de change de toutes les banques centrales de la planète (1202 milliards de dollars). En d’autres termes, les nouveaux spéculateurs détiennent sur les réserves de change un pouvoir très supérieur à celui des instituts d’émissions, lesquels ne peuvent plus lutter contre la spéculation.

Si ces nouveaux spéculateurs jouent un très grand rôle sur les marchés financiers, ils sont de moins en moins présents dans l’économie réelle. Leurs activités, qui échappent de plus en plus aux règlements, incluent les transactions spéculatives sur les cotations à terme et les produits dérivés, ainsi que sur les manipulations des cours de devises. Ces spéculateurs sont en permanence impliqués sur les marchés émergents de l’Amérique latine et de l’Asie du Sud-est, sans oublier le blanchiment d’argent et les énormes montants d’argent placés dans les paradis fiscaux. De ce fait, les activités légales et illégales sont de plus en plus imbriquées les unes dans les autres. Des fonds privés considérables sont accumulés de façon anonyme, pendant que des mafias, profitant de la déréglementation, jouent un rôle croissant dans les sphères bancaires du monde.

Le krach boursier d’octobre 1997

Le 27 octobre 1997, soit dix ans après le fameux « lundi noir » de 1987, les marchés boursiers ont chuté d’un bout à l’autre de la planète. Quelques semaines plus tard, la chute sur les places boursières de Tokyo et de Séoul, entraînait le plongeon du won coréen. Les signes annonciateurs n’avaient pourtant pas manqué, puisque dès l’été 1997, la spéculation avait emporté les monnaies d’Asie du Sud-est. Une relation presque intime s’est nouée entre la Bourse et les marchés de change. Non seulement les nouveaux spéculateurs peuvent à présent manipuler les cours des actions, mais ils ont aussi appris à piller les réserves de devises des banques centrales, déstabilisant des économies entières. Durant les années 1997-1998, des dizaines de milliards de dollars des réserves en devises des banques centrales de l’Asie du Sud-est (Thaïlande, Indonésie, Malaisie, Philippines), ont été confisquées par les nouveaux spéculateurs et transférées dans des comptes d’institutions financières privées. Des banques d’investissement et des sociétés de courtage ont délibérément manipulé le marché boursier et celui des devises.

L’instabilité des marchés financiers

À Wall Street, le système mis en place après le krach de 1987, pour geler le déclenchement automatique des programmes informatiques (qui vendaient aussitôt que l’indice Dow Jones chutait de plus de 50 points), n’a pas obtenu l’efficacité souhaitée. Pourtant l’expérience des années 1990 avait amplement prouvé le rôle déstabilisateur des systèmes de cotation informatisés. À présent, l’indice Dow Jones peut gagner ou perdre plusieurs centaines de points en quelques minutes, grâce à un système électronique « Superdot » qui permet de traiter simultanément une moyenne de 375 achats par seconde, ce qui correspond à une capacité de traitement de deux milliards d’actions par jour. La vitesse et le volume des échanges ayant été multipliés par dix depuis 1987, les risques d’instabilité financière ont beaucoup augmenté, surtout dans un monde où les économies nationales sont de plus en plus liées les unes aux autres par tout un réseau de transactions commerciales et financières.

Le gonflement des dettes publiques

Depuis les années 1980, une grande partie des dettes des grandes sociétés et des banques occidentales ont été effacées et transformées en dettes publiques. Ce phénomène de « conversion » a été un élément important de crise, des pertes ayant été systématiquement transférées à la charge de l’État. De plus, une grande partie des subventions de l’État, au lieu de stimuler la création d’emplois, ont été utilisées pour financer la concentration des entreprises, pour créer des technologies limitant la main-d’œuvre et pour le déplacement des entreprises privées dans le tiers-monde. Les dépenses de l’État ont ainsi contribué à la concentration de la propriété privée et à une diminution de la force de travail, pendant que la disparition des petites et moyennes entreprises et la mise au chômage de milliers de travailleurs amenaient une diminution des rentrées fiscales. La crise de la dette a ainsi favorisé la mise en place de systèmes fiscaux régressifs qui ont contribué à l’aggravation de la dette. La crise fiscale a également été aggravée par le transfert des bénéfices d’entreprises vers des paradis fiscaux, tels la Suisse, le Luxembourg, les Bahamas, etc.

Un cercle vicieux a ainsi été mis en place : les bons émis par le Trésor pour financer les grandes entreprises privées sont acquis par les banques et les institutions financières qui bénéficient aussi des subsides de l’État. Ce faisant, on nage en pleine absurdité : l’État finance son propre endettement. Des subsides sont utilisés pour l’achat de la dette publique. Et parce qu’une grande partie de la dette est détenue par des institutions financières privées, ces dernières sont à même d’influencer les gouvernements afin de contrôler les ressources publiques. Ces institutions sont devenues de plus en plus indépendantes et ont été mises à l’abri des influences politiques, ce qui signifie que le Trésor est de plus en plus à la merci des créanciers privés. Dans les faits, la banque centrale, qui n’est responsable ni devant le gouvernement ni devant les élus, opère en tant que bureaucratie autonome sous la tutelle des intérêts financiers privés. Ce sont ces intérêts qui déterminent la politique monétaire. Il en résulte que de puissants acteurs financiers ont, outre la responsabilité de créer et de faire circuler la monnaie, celle de manipuler les taux d’intérêts et de précipiter la chute des devises.

Les véritables détenteurs du pouvoir

Les nouveaux spéculateurs et les créanciers de l’État sont devenus les véritables détenteurs du pouvoir, car l’accumulation des dettes publiques dote les milieux bancaires et financiers du pouvoir de dicter leurs lois aux gouvernements dans les domaines économique et social. Toutes les catégories de dettes publiques sont notées par les marchés financiers et les firmes spécialisées comme Moody’s ou Standard and Poor. Il en résulte que des ministres des finances doivent rendre des comptes aux grandes banques. Étant donné cette interpénétration, l’exercice de la démocratie se transforme en rituel. Les options politiques se présentent sous forme de slogans mécaniquement repris sur la « réduction de la dette » ou « le combat contre l’inflation ».

Des mesures s’imposent

La classe politique ne dispose pas du pouvoir de mener à bien des programmes différents. L’accumulation des dettes publiques et les pressions exercées sur l’État par les nouveaux spéculateurs et les créanciers, se situent au cœur de la crise des finances publiques. Cette situation nécessite une régulation sociale effective et une intervention sur les marchés financiers afin de désarmer les spéculateurs à l’action déstabilisatrice. Le système actuel a montré son incapacité à réformer les pratiques du commerce mondial et à mettre en œuvre une politique planétaire au service de la population. L’effacement de la dette extérieure des pays du tiers-monde et la réduction des dettes publiques des pays développés s’imposent comme premiers pas, ainsi que l’instauration de règlements pour surveiller de près les activités des institutions comme le Fonds monétaire international, la Banque mondiale ainsi que pour démocratiser les structures des banques centrales.

***

Source :

Chossudovsky, Michel. Mondialisation de la pauvreté et nouvel ordre mondial ; traduit de l’anglais par Lise Roy-Castonguay et Michel Chossudovsky. Montréal : Écosociété, 2004, 383 p. (cote Dewey : 339.46 C551m)