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Un bleu au coeur

vendredi 18 mai 2007, par Michaël Adam

Césarée, la nuit. Un ciel plus grand encore que ce vaste hémicycle aux mille gradins de pierre, bondé au maximum de sa capacité, posait son toit d’indigo sur le public et sur le monde.

L’amphithéâtre était comble pour cette soirée de bienfaisance consacrée aux enfants. Debout devant cette foule enthousiaste, je sentais bouillonner en moi ce sentiment puissant que j’ai toujours sur scène de contribuer à cette paix qui tarde tant à venir au monde, au monde des enfants surtout. Les applaudissements fusaient entre les temps forts et les syncopes, puis éclataient au-dessus de moi en embrasant le ciel, à la manière d’un grand feu d’artifice. Ma voix, stimulée et rendue plus puissante encore par ce bruyant témoignage d’admiration, redoublait d’intensité. L’émotion, celle des enfants, la mienne, la faisait palpiter au rythme de nos coeurs emballés, et plus leurs ovations se rapprochaient de moi, plus mon émoi se fondait dans les rappels frénétiques des jeunes spectateurs et de leurs accompagnateurs.

Malgré les feux de la rampe qui noyaient l’avant-scène, malgré la tache elliptique qui me poursuivait sans relâche en m’éblouissant, mon regard rencontrait parfois celui des spectateurs assis sur les gradins les plus proches de la scène. Plus loin, j’apercevais alors la multitude d’enfants emportés par le rythme.

Comment croire que ces enfants étaient des rescapés de l’enfer de la guerre et de son panache de misères ? Les uns avaient la tête bandée ou un bras en écharpe. Cependant, la plupart d’entre eux ne laissaient pas paraître la profonde blessure dont ils souffraient.

Je chantais la paix et le paradis. Face à ces orphelins et à ces jeunes blessés, j’invoquais l’amour et l’amitié. À ces gamins meurtris par les représentants du diable et de ses démons, je psalmodiais les anges et leur bonté. J’avais un peu honte de ce contresens, mais je savais que je leur offrais, moi, le prince universellement reconnu du Blues, un grand moment d’extase, d’espérance et de confiance.

La musique et la poésie prennent en charge la misère des hommes, celle des enfants surtout. Elles transforment le cri de la douleur en un chant d’espoir, et c’est moi qui, ce soir, leur donnais le ton. Ma voix, comme un fleuve en crue, débordait d’émotion et soulevait le public. Les enfants y répondaient comme un écho. Nous faisions partie d’un même choeur qui embrasait leur élan, et le mien.

J’improvisais les mots et les notes, j’improvisais une mélodie d’empathie fraternelle qui évoluait par degrés en éclatant soudainement. Je leur chantais que les hommes seraient un jour humains, qu’ils seraient frères et solidaires, qu’ils ne tueraient plus les enfants et qu’ils ne leur apprendraient plus à tuer. Avec mes chansons, avec ma musique, je leur disais que l’espoir ressemble aux enfants, que sans lui, l’avenir n’a pas de sens. Je leur chantais qu’il leur fallait dès maintenant poser les premières pierres d’une nouvelle ère, qu’il fallait canaliser les passions destructrices qui précipitent les hommes sur des hommes. Je leur chantais, en quatre temps, qu’il était criminel que les hommes envoient d’autres hommes tuer ou se faire tuer.

De toute évidence, les mots et les notes étaient tout aussi percutants que les instruments qui m’accompagnaient. La ponctuation incisive et résolue de la batterie faisait un bleu sur mon coeur, chaque fois qu’elle chutait sur la mesure suivante. Je jonglais avec les mots et les notes en leur donnant leur place sur la portée. L’enchaînement de mes accords l’emportait sur le désaccord qui avait été la cause des blessures de ces enfants.

Les enfants m’applaudissaient, moi, Robert Johnson, le Noir déraciné, l’Arabe exilé, le Juif persécuté, le Blanc exclu, moi, l’ami de tous les enfants, devenu le roi du Blues. Tout à coup, le calme était revenu sur la foule des enfants en liesse, pour qui les mots et les notes avaient remplacé les balles et les pierres. L’excès d’ardeur et d’enthousiasme était maintenant apaisé.

En guise de bis et d’adieu, je décidai de leur offrir mes dernières « Roses du Levant », composées à l’occasion de cette soirée de bienfaisance. D’une voix plus posée, moins passionnée et accompagnée d’un léger decrescendo, mes roses fleurissaient et s’épanouissaient maintenant au-dessus de l’amphithéâtre qu’elles éclairaient de leurs corolles :

Roses du Levant que trop de sang arrose,
Fleurs de vie, vos pétales aujourd’hui en deuil
Ont une odeur fétide et une couleur morose,
À l’heure où les berceaux deviennent des cercueils.
Un vent de haine souffle et allume la rage,
Israël et Ismaël ont mis le feu au paradis,
Les roses et les enfants flétrissent dans l’orage
Puis meurent doucement, victimes de la perfidie.
Demain vous fleurirez, roses du Levant,
Lorsqu’auront cessé les tueries fratricides...

... Dans le public, les enfants étaient envoûtés par la promesse. Les mots et les notes avaient maintenant une âme : la leur.

... Et vous prospérerez, belles fleurs, comme avant,
Fleurons de la paix, victorieuses du suicide...

Le timbre insistant d’une sonnerie longue et pénible résonne dans ma tête endolorie. Comme chaque matin à la même heure, j’allume la radio et les nouvelles se précipitent, agressives et menaçantes dans la voix neutre du speaker : « Violents affrontements et combats de rue à Gaza et à Hébron. Dis-huit Palestiniens, des enfants pour la plupart, sont blessés par balles, certains grièvement. Dans un kibboutz frontalier, une femme est tuée et trois enfants sont blessés par un obus de mortier... »

Le soleil monte dans la ville qui s’éveille et sur la route qui mène à l’usine. Aujourd’hui je ne serai pas en retard au travail.