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La face cachée de la Chine

lundi 5 mai 2008, par Jean-Claude St-Louis

La Chine d’aujourd’hui nous offre le spectacle de l’accouplement du néolibéralisme et du communisme. Elle représente l’idéal le plus achevé du projet néolibéral dans ce qu’il y a de plus caricatural. La face cachée de la Chine, ce sont ces millions d’ouvriers licenciés des usines d’État, massivement mises en faillite à partir du milieu des années 1990 et qui représentent quelques dizaines de millions de laissés-pour-compte. Ce pays de désolation, de chômage et de misère ne ressemble en rien à cette Chine que la plupart des reporters occidentaux nous présentent comme un miracle issu de la mondialisation. Certains économistes y croient dur comme fer. Nathalie Elgrably, du Journal de Montréal, a même pondu une chronique, en date du 25 janvier 2007, intitulée « Les pauvres s’enrichissent » dans laquelle elle attribue ce phénomène à la mondialisation. Quant à la Chine, note-t-elle, l’expansion spectaculaire qu’elle enregistre depuis qu’elle s’est ouverte sur le monde parle d’elle-même. Quelle absurdité ! Au contraire, avec la mondialisation, les pauvres n’ont jamais été aussi pauvres et les riches aussi riches. Et la Chine n’y échappe pas !

Comment la Chine en est-elle arrivée là ? Si elle est devenue l’atelier du monde et si elle est en train de devenir la première puissance économique, c’est d’abord grâce à ses millions de travailleurs payés jusqu’à trente fois moins cher que les travailleurs européens, l’absence totale de libertés individuelles, les restrictions de circulation imposées aux gens, l’interdiction des syndicats et des partis d’opposition, l’absence de liberté de presse. On retrouve également l’explosion des inégalités, l’exploitation scandaleuse de millions de travailleurs migrants, appelés « mingong », la misère d’un nombre croissant de paysans, la privatisation rampante de l’appareil éducatif, un système de santé réservé aux privilégiés, l’impunité criminelle d’une classe de bureaucrates locaux, incompétents et corrompus, le désarroi des gens face à une pollution industrielle endémique et mortelle.

En 1949, lors de la fondation de la République populaire de Chine, les communistes ont prétendu qu’ils allaient libérer les masses de leur misère. C’est en leurs noms que les communistes firent la révolution. La terre allait être rendue aux paysans ! Aux ouvriers, ils promirent un travail décent et la justice sociale. Cinquante ans plus tard, l’utopie est tombée en miettes, tout comme en Europe de l’Est. Tous ces travailleurs à qui on avait promis mer et monde, ont glissé dans la marginalisation. Selon la nouvelle échelle de valeurs, ces travailleurs ne valent guère plus que les vieilles machines envoyées à la casse ou abandonnées à la rouille. Comment un tel revirement a-t-il pu se produire ? Au début des années 1980, les entreprises d’État qui employaient la majorité de la population active, furent jugées trop lourdes à gérer. Le Parti communiste décida alors de les liquider. Il autorisa et encouragea la création des sociétés commerciales à l’intérieur même des entreprises publiques. Progressivement, les chevauchements se sont accrus. La création de filiales dans les secteurs les plus rentables, s’est fait au détriment des entreprises d’État. Le développement des entreprises affiliées devint une stratégie d’enrichissement pour les cadres du Parti. Peu à peu, les entreprises commerciales sont devenues autonomes, après avoir vidé de leur substance les entreprises d’État, réduites alors à de simples coquilles vides.

L’année 1992 marqua un tournant : l’assemblée populaire vota une loi autorisant la mise en faillite des entreprises d’État. Entre 1998 et 2003, ce sont entre 50 et 60 millions de travailleurs qui furent licenciés. Avec ces millions de chômeurs, la Chine inventa l’homme-Kleenex (à jeter après usage). Du point de vue des néolibéraux, cette liquidation s’est avérée une réussite époustouflante. L’emploi social a été pratiquement éliminé en une seule décennie. Cette transformation de la société a été accompagnée d’un bouleversement des valeurs sociales et des conduites individuelles. De nos jours, c’est le chacun pour soi et au plus fort la poche ! Ceux qui n’ont ni les capacités, ni les ressources financières, n’ont plus qu’à s’effacer de la scène. La morale se résume dans cette formule : chacun pour soi et tous contre tous. Le socialisme s’est transformé en socialisme de marché. Les travailleurs brisés sont une conséquence d’une « libéralisation » réussie, d’un « miracle » de la mondialisation.

La demande en électricité augmente en moyenne de 15% par année en Chine. La majeure partie de l’électricité est produite par des milliers de centrales fonctionnant au charbon. Théoriquement, cette demande accrue devrait améliorer le sort des mineurs. Il n’en est rien ! Tandis que la production explose et que les prix grimpent, les licenciements sont de plus en plus nombreux et les conditions de travail des mineurs se détériorent. Pour la même quantité de tonnes de charbon extraites, on compte dix fois plus de morts en Chine qu’en Inde, trente fois plus qu’en Afrique du Sud et cent fois plus qu’aux États-Unis. Des experts estiment à 20,000 le nombre de mineurs morts au travail en 2004, représentant 80% des victimes d’accidents dans le monde. Dans le district de Xinmé, province centrale du Henan, le prix de la tonne de charbon a augmenté de plus de 300% tandis que le salaire des mineurs, estimé à 1000 yuan (100 euros) par mois, n’a pas bougé. Les conditions sont encore pires dans les mines privées et illégales qui pullulent dans tout le pays. Alors que les mineurs jouissaient jadis d’un certain prestige, étant considérés comme les héros de la nation, ils sont aujourd’hui privés de toute dignité. Pour le mineur, l’argent a remplacé l’honneur dans le cœur des gens. Les patrons et les cadres du Parti ne croient plus en rien et s’en foutent plein les poches. L’argent de la corruption circule partout, de la base au sommet.

Les millions d’hommes-Kleenex de la Chine ne l’empêchent pas de connaître une croissance économique spectaculaire. Le royaume du chômage de masse est celui qui attire le plus d’investisseurs étrangers. Plus il y a de chômage en Chine, plus il y a d’investisseurs qui en profitent car ils y trouvent une main-d’œuvre à très, très bon marché. Comme le dit un investisseur enthousiasme : « La chine, c’est le royaume de la liberté ». Il lui suffirait pourtant de s’aventurer à quelques immeubles de son hôtel pour découvrir un tout autre univers. Il y découvrirait la pauvreté et la misère qui gangrènent les villes. La précarité urbaine ne cesse de s’aggraver. Elle conjugue plusieurs éléments. D’abord, la difficulté de trouver un emploi stable pour le citoyen ordinaire qui ne dispose pas de connexions ou d’un réseau d’entraide. La montée des inégalités ne se joue pas seulement entre les villes et les campagnes, mais également à l’intérieur de celles-ci.

Conséquemment, les revenus les plus bas continuent de baisser et les écarts entre les riches et les pauvres de se creuser. Selon une enquête récente, 10% des plus riches détiennent 45% des richesses tandis que 10% des plus pauvres s’en partagent à peine 1,4%. La privatisation de nombreux services publics a fait considérablement hausser le coût de la vie. La santé et l’éducation deviennent de plus en plus difficiles d’accès pour les moins nantis. Plus de 50% des Chinois qui résident dans les villes, sont dépourvus de couverture sociale. Dans certaines grandes villes du Nord-est, le chômage touche de 20 à 30% de la population. Dans des nouvelles villes, la situation est catastrophique. La nouvelle ville de Fengdu connaît un taux de chômage se situant entre 60 et 70%. La population ne survit qu’avec une maigre pension mensuelle de 300 yuan (30 euros).

Cette situation n’empêche pas certains experts et éditorialistes de nous expliquer que la Chine est sur l’autoroute du bonheur ; qu’elle a rendez-vous avec la démocratie grâce à l’économie de marché et la mondialisation. « Levez bien haut la bannière, le futur commence ici » comme le dit la chanson socialiste des années Deng Xiaoping. Ce refrain optimiste cache malheureusement une réalité qui ne correspond en rien à la situation mirobolante que laisse entrevoir la Chine. Les indices de la pauvreté sont multiples : plus de 10% des ruraux vivent avec moins de 625 yuan (62 euros) par année. La sous-alimentation (11% des Chinois) est essentiellement paysanne. En 2003, les revenus de 280 millions de paysans ont baissé, en raison de l’augmentation du coût de la vie.

Non seulement la terre ne suffit plus à faire vivre ceux qui la cultivent, mais sa surface ne cesse d’être réduite, au point de menacer la sécurité alimentaire du pays. Plusieurs facteurs y concourent, comme la désertification et la pollution endémique qui rendent de plus en plus de terres impropres à la culture. Les villes chinoises sont tellement polluées que les autorités urbaines transfèrent les usines polluantes à la campagne. Comme ces usines sont protégées par les officiels locaux qui en retirent des bénéfices personnels, elles ne subissent aucun contrôle et peuvent polluer à leur guise. Voilà pourquoi la Chine est en train de devenir le premier pollueur du monde. Les habitants de la campagne consomment de l’eau contaminée par des substances nocives. Les sept plus grands cours d’eau et les vingt plus grands lacs du pays sont pollués. Cette situation dessine les contours d’une catastrophe écologique qui va aboutir à une spectaculaire augmentation des cancers dans les années à venir.

Le miracle de l’expansion chinoise repose donc sur ses esclaves modernes, ces travailleurs appelés mingong. En mandarin, mingong signifie une hybridation de paysan et d’ouvrier, sans en être toutefois ni l’un ni l’autre. Venus de la campagne où ils crevaient de faim, ces hommes-Kleenex, sont les piliers du miracle chinois. On lit sur leur visage tout le poids de ce fameux « atelier du monde » dont on nous rabat les oreilles en occident. On les trouve partout. Ils brandissent leurs petites pancartes sur lesquelles sont inscrites leurs « qualifications » et ils offrent leurs services pour moins de deux euros par jour. Leur journée de travail, lorsqu’ils ont la chance d’en trouver, commence à 9 heures du matin et se termine à minuit. Ils n’ont aucun droit. Ils doivent assumer seuls les conséquences d’un accident ou d’une maladie découlant de leur travail. Ils sont objets de mépris et accusés de tous les maux. La liste des métiers qui leur sont interdits ne cesse de s’allonger. Elle était de plus d’une centaine en 2000. Les emplois qui leur sont réservés sont les plus éreintants et les plus dangereux.

Bien qu’ils ne reçoivent qu’un salaire de misère, les mingong sont soumis à toutes sortes de taxes. La chercheuse australienne Anita Chan, auteur de « Toujours plus bas ! Les effets de la mondialisation sur les conditions de travail en Chine » a dressé l’impressionnante liste de taxes que doit acquitter un mingong venu s’installer à Shenzhen, ville-phare de la croissance chinoise, en 2000. Il doit payer un permis pour quitter sa région d’origine (130 yuan), plus une carte d’identité (80 yuan), plus un certificat de célibat (60 yuan), plus un certificat attestant qu’il n’est pas né hors planning familial (45 yuan). Il doit déposer 300 yuan auprès de son employeur, un autre 300 yuan pour un permis de résidence et 40 yuan pour un permis de travail. Au total, il doit donc débourser une somme qui représente plus de deux mois de travail. Mais ce n’est pas tout ! Bien des entreprises privées retiennent un pourcentage de son salaire en promettant de lui verser les sommes retenues à la fin de l’année, ce que la plupart ne font pas. En 2001, écrit Anita Chan, 43% des plaintes auprès des autorités de Shenzhen concernaient des salaires non versés. Pourtant les salaires de ces employés n’ont rien de mirobolants. Les conditions de travail d’un employé dans une usine de textile sont de 14 heures par jour, en moyenne, et le salaire est de 800 à 1000 yuan (80 à 100 euros) par mois.

La société chinoise est l’une des plus inégalitaires du monde. Au sommet, on retrouve l’élite politique, économique et culturelle. Cette nouvelle classe se compose principalement des hauts cadres du Parti et des chefs d’entreprise. Ces riches ont leur monde bien à eux et ils vivent à part. Ils se croient supérieurs aux autres et les autres ce sont justement ces travailleurs payés à des salaires de misère. La pression à la baisse sur les salaires est très forte car ce sont les coûts de production imbattables qui sont l’atout premier des exportations chinoises. Le consommateur occidental qui se réjouit de pouvoir acheter ses vêtements, fabriqués en Chine, à bon marché, devrait reconnaître qu’il y a un coût social à son plaisir et ce coût, c’est toute l’exploitation de ces millions de travailleurs chinois. Il n’y a pas d’autre miracle chinois que celui d’une industrie assise sur une masse de travailleurs inhumainement exploités. La Chine est devenue le paradis du néolibéralisme. Ce n’est pas difficile de comprendre pourquoi le modèle chinois donne vie aux programmes de l’école de Chicago. Tel est le cauchemar chinois : l’alliance entre le communisme totalitaire et le capitalisme mondialisé.

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Sources :

Chan, Anita. « Toujours plus bas ! Les effets de la mondialisation sur les conditions de travail en Chine », Perspectives chinoises, no. 75, février 2003.

Artus, Patrick et Marie-Paule Virard. Le capitalisme va s’autodétruire. Paris : La Découverte, 2005, 141 p. (cote Dewey : 330.122090511 A792c)

Cohen, Philippe et Pierre Péan. La face cachée du monde : du contre-pouvoir aux abus de pouvoir. Paris : Mille et une nuits, 2003, 631 p. (cote Dewey : 074.36 P349f)

Cohen, Philippe et Luc Richard. La Chine sera-t-elle notre cauchemar ? Les dégâts du libéral-communisme en Chine et dans le monde. Paris : Mille et une nuits, 2005, 234 p. (cote Dewey : 330.951 C678c)